Editorial

« Parmi les mots qui reviennent fréquemment lors des concertations qui occupent le monde du cinéma et celui de sa diffusion, il en est deux qui finissent par irriter voire fâcher : la diversité et la fragilité... »

Les mots qui fâchent

Parmi les mots qui reviennent fréquemment lors des concertations qui occupent le monde du cinéma et celui de sa diffusion, il en est deux qui finissent par irriter voire fâcher : la diversité et la fragilité.


Commençons par la diversité, chère aux discours de nos politiques, en rappelant comme simple postulat de base que la diversité n’est ni un droit ni un devoir mais une vérité. Notre territoire a autant d’individus que de goûts potentiels pour telle ou telle forme de cinéma.


Mais alors que par essence la « diversité » est un ensemble pluriel, ceux qui utilisent ce mot l’associent plus généralement à un espace bien défini qui serait une sorte de part manquante de notre cinéma, les fameux « films de la diversité ». Quels seraient-ils ? Les films du « milieu » ? Ceux de la « marge » ? Ceux qui font face à un cinéma dit « commercial » ? Les films qui cherchent à représenter les espaces peu éclairés de notre monde ? Ou encore ceux qui travaillent artistiquement les codes du langage cinématographique ? Tout le monde a sa définition des films de la diversité. Négative ou positive, engagée ou pas, elle n’a de couleur que celle qu’on veut bien lui prêter.


Si certains films peinent aujourd’hui à être visibles, c’est avant tout pour des questions économiques d’hyperconcentration où la seule règle qui s’applique dans un marché livré à lui-même est celle du plus fort. Il n’y a donc pas de « films de la diversité » mais une diversité de films dont certains n’ont quasiment plus aucune chance de trouver leur place dans cette économie sauvage.


Cela nous amène au deuxième mot qui fâche : la fragilité. Tout comme il y aurait des films de la diversité, il y aurait des films fragiles. Pour certains, ce seraient un peu les mêmes d’ailleurs. Mais ici, la définition semble un peu plus claire. Un film fragile est le plus souvent une œuvre qui n’a pas de casting, sortant sur un nombre de copies plus
réduit, avec des frais de promotion en adéquation avec le budget de production, et cherchant le cas échéant à explorer des écritures sortant des conventions. Est-ce que ces « critères » font de facto de ces films des objets moins intéressants que d’autres, des films moins aptes à rencontrer des publics ? Non, bien sûr, mais le mot fragile fait d’eux dans l’imaginaire collectif des êtres souffreteux, compliqués et vulnérables.


Pour se faire une idée simple de la situation du cinéma aujourd’hui, tout se passerait comme s’il n’y avait plus qu’un seul ring de boxe pour toutes les catégories. Des confrontations entre poids lourds, poids moyens et poids plumes, il va sans dire qu’au bout d’un certain temps, on ne verrait plus que des poids lourds s’affronter entre eux, et que d’aucuns diraient sans doute des poids plumes qu’ils sont bien trop fragiles pour tenir le choc. Boxeraient-ils moins bien ? Leur jeu serait-il inférieur à un poids lourd ? Les poids-plumes deviendraient-ils des boxeurs de la diversité ?


Le poids ne fait pas la qualité, et la diversité ne doit pas être corrélée à une supposée fragilité mais seulement entendue comme une égalité des chances. Cette année encore, les cinéastes de l’ACID ont défini à travers leur foi pour un cinéma qui ose et par la variété de leurs subjectivités une programmation commune. Des choix puissamment libres et indépendants de tous diktats normatifs qui sont la marque de fabrique de notre association, un espace de partage collectif où le mot diversité n’a pas besoin de se dire pour se vivre et où la fragilité n’est de mise que si elle nous renvoie à la prise de risque artistique et à la confiance faite en l’intelligence du spectateur.



Jean-Baptiste GERMAIN & Frédéric RAMADE

Coprésidents de l’ACID

© 2011 L’acid - Association du Cinéma Indépendant pour sa Diffusion | réalisation site : quidam.fr