Pourquoi filmez-vous ? “Trivialement, pour me rendre intéressant, au moins à mes propres yeux. Probablement, parce que mes héros de l’adolescence faisaient des films. Manifestement, pour travailler sur les questions qui me préoccupent. Concrètement, pour montrer qu’un autre type de spectacle est envisageable. Ambitieusement, pour insérer dans l’art du cinéma quelques objets qui n’y étaient pas.” Philippe Fernandez
Un film de Moumen SmihiDans l’ancienne ville impériale de Fès, au soleil couchant, au fond d’une magnifique demeure autrefois seigneuriale, aujourd’hui partagée entre des locataires droit venus de l’exode rural, une mère raconte.Ouvrière abandonnée par son mari émigré en Europe, elle cherche à consoler son fils qui lui a été « enlevé » pour être circoncis à son insu.Ses histoires vont avoir pour thème la cruauté, l’interdit et la transgression, le délire religieux, l’exil.- Est-ce que je te raconte ? demande la mère.- Raconte, n’aie pas peur pour moi ! répond Amine.- Il était une fois...À Marrakech, sur la célèbre Place Jemma El Fnaa, où les forains montrent leurs spectacles tous les jours, un dresseur de singe finit par faire danser des... enfants. Dans les ruelles océaniques et cosmopolites d’Essaouira, Shams donne rendez-vous à ses amoureux près de la statue d’Orson Welles, et projette de venger... Desdémone.À Tanger, Amou, vieux marin vivant mal une retraite forcée, rêve de capturer et d’anéantir le « monstre », la « baleine »... dans le détroit de Gibraltar.La mère finit de raconter, mais elle n’arrive pas à faire oublier son père à Amine. Alors Amine, à peine dix ans, à l’instar des gamins du tiers-monde, prend la décision d’assumer ses responsabilités.
C’est l’histoire d’un enfant, Amine, mais on ne le verra presque pas, comme si par pudeur, le cinéaste ne voulait pas nous raconter cette histoire. Et tout le film semble confronté à la douleur de cette histoire, et cherche une façon de la contourner, pour ne pas la voir de face, pour ne pas s’avouer vaincu peut-être, ou retarder ce moment jusqu’à la dernière minute. Alors pour protéger son personnage, ou peut-être pour ne pas nous accabler avec une histoire qu’il refuse d’embellir ou de truquer, Smihi nous livre trois autres histoires, celles que la mère d’Amine lui raconte pour le consoler. Et aucun de ces trois contes ne réussira à consoler Amine qui partira quand même à la toute fin du film. Mais avant de partir, l’enfant aura entendu les trois contes. « - Tu aimes cette histoire ? » lui demande sa mère après chacune. « - Non ! » répond-il : il doit y avoir d’autres histoires que celles-ci, mais ce sont les seules que sa mère abandonnée peut lui transmettre. Trois histoires qui proposent chacune un questionnement radical du présent, de l’histoire, de la tradition, de la place de chacun : Comment vivre au Maroc aujourd’hui ? Et le cinéaste ne connaît aucune réponse, il semble même renoncer. Mais lorsqu’il lance Amine sur les traces de son père, c’est avec l’espoir, fou bien sûr mais tellement fort - espoir qu’on peut seulement prêter aux enfants - qu’il ramènera son père et trouvera ses propres réponses à toutes les questions du conte. Comment vivre ici aujourd’hui ?Henri-François IMBERT
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