Pourquoi filmez-vous ? “Trivialement, pour me rendre intéressant, au moins à mes propres yeux. Probablement, parce que mes héros de l’adolescence faisaient des films. Manifestement, pour travailler sur les questions qui me préoccupent. Concrètement, pour montrer qu’un autre type de spectacle est envisageable. Ambitieusement, pour insérer dans l’art du cinéma quelques objets qui n’y étaient pas.” Philippe Fernandez
Un film de Henri-François ImbertJe n’avais qu’un seul souvenir de Doulaye Danioko. Je devais avoir aux alentours de 5 ans, c’etait probablement en 1971 ou 1972, à Châteauroux dans le centre de la France où nous vivions avec nos parents. Doulaye était assis dans un fauteuil de salon et je suppose qu’il discutait avec mon père, mais je ne me souviens que de Doulaye et de moi-même : je suis assis sur lui, mon bras remonte vers son visage et ma main caresse sa figure. J’adore jouer avec le visage de Doulaye, ses oreilles, ses lèvres et surtout son nez qui me semble immense et tellement mystérieux, tout aplati. J’aime par dessus tout sa peau, son odeur et sa couleur.Mon père m’avait raconté qu’un jour Doulaye avait tué un lion à la chasse. J’avais toujours imaginé que c’était une chasse à la lance et cette image de Doulaye, tuant un lion à coup de lance, m’avait beaucoup impressionné. J’étais fier de le connaître, d’être son ami. Et je rêvais que peut être un jour Doulaye m’emmènerait à la chasse avec lui.Quand j’avais huit ans, Doulaye est parti travailler à Oran en Algérie. Ils s’écrivaient régulièrement avec mon père et 2 ans plus tard, en 76, Doulaye lui a annoncé qu’il rentrait au Mali. Mais il n’a jamais écrit du Mali pour dire s’il était bien arrivé.L’été dernier, je me suis rendu compte que cela faisait déjà 20 ans que Doulaye était parti, et que depuis des années déjà, j’attendais qu’il réapparaisse.
Voir le film de Henri-François Imbert, c’est participer à un voyage. Un voyage dont sans doute nous n’avons plus l’habitude. Un périple où le chemin parcouru se mesure en kilomètres mais aussi en avancées intérieures. C’est décider de partir en espérant se trouver.C’est accepter de s’asseoir pour regarder une femme préparer du thé indéfiniment, et de découvrir dans ses gestes toute la grâce d’un rythme préservé. C’est prendre des pistes semées de rencontres inattendues. C’est être mêlé à des discussions de météorologie à n’en plus finir, sans en comprendre un traître mot.C’est avoir foi dans un souvenir, une émotion, y croire jusqu’à la retrouver dans un rire, le rire d’un homme, à Bamako, aujourd’hui au Mali.Alain RAOUST