Pourquoi filmez-vous ? “Trivialement, pour me rendre intéressant, au moins à mes propres yeux. Probablement, parce que mes héros de l’adolescence faisaient des films. Manifestement, pour travailler sur les questions qui me préoccupent. Concrètement, pour montrer qu’un autre type de spectacle est envisageable. Ambitieusement, pour insérer dans l’art du cinéma quelques objets qui n’y étaient pas.” Philippe Fernandez
Un film de Dominique CabreraParis, été 1994. Georges Montero, petit patron pied-noir d’une conserverie d’olives, est resté en Algérie après l’indépendance. Il arrive pour la première fois en France, à l’occasion d’une opération de la cataracte, au moment où la « guerre civile » prend de l’ampleur dans son pays. Son ami Belka, émigré récent, le pousse à rester en France. Derrière le dos de Georges, il a manigancé la vente de sa conserverie à Oran. Tarek Timzert, son chirurgien, est un « beur » qui a coupé tous les liens avec la culture algérienne. A travers la relation qui se noue entre le « pied-noir » d’un côté, et « l’aveugle à ses racines » de l’autre, Georges fera le chemin qui l’amènera à choisir entre rester en France ou bien rentrer le coeur libre, mais à ses risques et périls, à Oran. Tarek, lui y verra plus clair...
Au départ, il y a ce petit bout de film, sauvagement arraché à l’amertume du retour à l’ordre, en mai 1968 ; il y a surtout le cri d’une femme en colère. Hervé LE ROUX a su mesurer l’irrémédiable catastrophe qui nous sépare de ces fragiles images noir et blanc : l’évanouissement sans appel du monde du travail, du travail qu’on vivait encore physiquement comme l’exploitation de l’homme par l’homme, et dont le rêve gauchiste entretenait fébrilement la viabilité politique, ou du moins le potentiel esthétique. Trois heures durant, Le Roux, en artisan patient et amoureux, invoque sans complaisance le bon vieux temps du travail, des camarades, des patrons, des ateliers, de la lutte et du grand soir. Le film se tisse lentement, d’un témoignage à l’autre : des discours épars, apparemment contradictoires mais qui, loin de nous éclairer sur les faits, sur la petite Histoire, se conjuguent pour en susciter la nostalgie radicale, intense. Comme tout cela est loin à l’heure de l’économie comme raison ultime, comme destin ; comme il était clair ce monde encore lisible sur la partition claire de la lutte des classes... Et comme me bouleverse cette longue recherche, ce cinéma qui progresse par vagues amples. Il aura fallu à Hervé Le Roux, la délicatesse d’un orfèvre pour cerner sans violence ce never more, ce travail qu’on ne reprendra plus, cette perte sèche dont peu d’entre nous mesurent encore les sourdes conséquences.Vincent DIEUTRE