Pourquoi filmez-vous ? “Trivialement, pour me rendre intéressant, au moins à mes propres yeux. Probablement, parce que mes héros de l’adolescence faisaient des films. Manifestement, pour travailler sur les questions qui me préoccupent. Concrètement, pour montrer qu’un autre type de spectacle est envisageable. Ambitieusement, pour insérer dans l’art du cinéma quelques objets qui n’y étaient pas.” Philippe Fernandez
Un film de Yasmine KassariDans un village du nord-est du Maroc contemporain, le mariage de Zeinab ne ressemble guère à une fête, son époux ayant décidé, avec d’autres, de partir dès le lendemain matin pour l’Espagne dans la clandestinité. Pour eux, il n’y a plus rien à faire au village. Quelque temps plus tard, Zeinab comprend qu’elle est enceinte. Dans l’attente du retour de son mari et sous la pression de la mère de ce dernier, elle fait endormir son foetus. Le temps passe et les espoirs d’un retour s’amenuisent de jour en jour...
L’endormissement comme sortilège a inspiré nombre de contes et de films. Yasmine Kassari nous en propose une nouvelle et très belle variation. Dans un coin perdu du Nord-Est du Maroc contemporain, les hommes, à la fleur de l’âge, s’exilent. Au terme d’un aventureux passage, ils trouveront un hypothétique travail. Le lendemain de ses noces, Zeinab voit son mari prendre le car. Elle reste seule, entre femmes de plusieurs générations. Elles travaillent cette terre qui paraît d’autant plus aride que la pluie se fait aussi absente que les hommes. Fières, ces femmes ne versent pas de larmes. Zeinab tombe enceinte de cette seule nuit d’amour. Elle se rend à la ville, (la seule fois que le film quitte le village, les collines, pour une brève excursion dans la modernité d’un Maroc urbain). Là elle fait endormir son foetus. Amziane, sa belle-mère, l’approuve. C’est le mieux. Zeinab s’en remet au raged, vieille croyance qui circule dans le Maghreb depuis 12 siècles. Les jours, les mois, passent. Le ventre ne s’arrondit pas, l’enfant attend son heure, pris par le sortilège. La beauté du film réside d’abord dans la juste distance à laquelle Yasmine Kassari nous maintient entre réalisme et merveilleux. Ni Zeinab, ni aucune des femmes qui l’entourent, ni même son époux Ahmed lorsqu’il l’apprendra, ne doute de l’endormissement du foetus. La question ne se pose pas : à la loi biologique répond la croyance des hommes. Croire, imaginer, s’émouvoir. Yasmine Kassari croit en ses comédiens, à la force d’évocation de ses paysages, à l’ancrage de son point de vue, à sa singulière radicalité. Elle se défend d’un regard sociologique, s’intéresse aux métaphores.Zeinab suspend la vie en elle, (sans l’éteindre, le raged est l’antithèse d’un avortement), comme pour vivre ce bannissement du désir, voilé par l’incertitude du retour d’Ahmed. Comme un écho de l’âpreté de leur condition, ces collines sèches les nourrissent à peine. Comme un écho du cycle des traditions qui maintiennent ces femmes dans un destin de soumission. « L’enfant endormi » a la force d’un rêve éveillé, une beauté trouble et pénétrante. Un premier film qui méritait de concourir pour la caméra d’or.Pierre Schoeller.
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