Pourquoi filmez-vous ? “Trivialement, pour me rendre intéressant, au moins à mes propres yeux. Probablement, parce que mes héros de l’adolescence faisaient des films. Manifestement, pour travailler sur les questions qui me préoccupent. Concrètement, pour montrer qu’un autre type de spectacle est envisageable. Ambitieusement, pour insérer dans l’art du cinéma quelques objets qui n’y étaient pas.” Philippe Fernandez
Un film de Charles NajmanUn jour, ma mère déclara qu’elle allait se rendre durant l’été en cure thermale à Evian avec d’autres déportés. Elle m’apprenait en même temps les circonstances de ses futures « vacances » : suite à des négociations avec l’État d’Israël et les organisations juives mondiales, le gouvernement allemand après la libération, avait décidé d’indemniser les juifs rescapés des camps de concentration et offrait tous les deux ans une cure aux juifs qui présentaient des traumatismes, suite à leur déportation. Avec la confrontation collective des anciens déportés juifs à Évian, c’était pour moi la possibilité de raconter la Shoah d’une manière singulière. À l’exemple de Maus, la bande-dessinée de Spiegelman, ce qui m’intéressait c’était de lier le travail sur la mémoire avec le quotidien, l’intime l’affective et même l’impur. La cure thermale me permettait de poser des questions qui s’adressent aux Juifs, aux Allemands comme à tous : comment vit-on après Auschwitz ? Qu’est-ce que la dette ou la culpabilité ? Peut-il y avoir « réparation » ? En un mot, la mémoire est-elle soluble dans l’eau d’Évian ?
En ce temps de bilan, parler de la Shoah aussi doucement, calmement, humoristiquement, a-t-on presque envie de dire, n’est pas sans déranger. Najman a su trouver la manière, ni documentaire, ni hagiographique, mais biographique et familiale. D’où qu’il n’y refoule aucune question, ni celle des survivants : « par quel hasard, aberration, monstruosité, suis-je, moi, encore là ? », ni celle des descendants de ces survivants : « comment vivre avec eux, être à la hauteur, ne pas se faire bouffer ? ». Si bien que ces ultimes témoignages sur notre siècle, infiniment précieux, recueillis à Evian chez ces curistes de l’horreur ne nous paraissent jamais détachés de la vie et des pensées quotidiennes de leurs auteurs. Pas de piété, de pitié, de revendication identitaire à transmettre, mais la constatation qu’on fait tous partie de la famille.
Pascal KANE
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