Pourquoi filmez-vous ? “Trivialement, pour me rendre intéressant, au moins à mes propres yeux. Probablement, parce que mes héros de l’adolescence faisaient des films. Manifestement, pour travailler sur les questions qui me préoccupent. Concrètement, pour montrer qu’un autre type de spectacle est envisageable. Ambitieusement, pour insérer dans l’art du cinéma quelques objets qui n’y étaient pas.” Philippe Fernandez
Un film de Rainer Frimmel et Tizza CoviArtistes de cirque, Patty et son mari Walter vivent dans un camping à la périphérie de Rome. Un soir d’hiver, Patty trouve dans un parc voisin une fillette de deux ans abandonnée par sa mère. Contre l’avis de Walter, elle décide de garder l’enfant chez elle. La petite Asia découvre une nouvelle vie au milieu des saltimbanques, des roulottes et des animaux. Chaque jour qui passe renforce un peu plus la relation entre Patty et la fillette. Mais un matin, Patty reçoit une lettre de la mère d’Asia...
On se souviendra de Patty, de Walter, de ce jeune adolescent qui côtoie les adultes et leur monde de misère avec allégresse et justesse mais sait encore parler aux enfants, on se souviendra d’elle, la Pivellina, qui n’est qu’un bébé mais qui a le regard perçant et profond d’une grande femme, et on se souviendra de cette mère, la mère, et de son absence/présence, la mère imaginée, fantasmée, désirée tout au long du film.
Les personnages de Tizza Covi et Rainer Frimmel resteront toujours dans nos yeux et nos cœurs. Leur quotidien se déroule dans le huis-clos de cette banlieue romaine oubliée par la grande ville où siègent les pouvoirs d’État et les ruines des ancêtres ; tels les héros d’une tragédie plus ancienne que leur vie, ils s’aiment, se quittent, se meuvent, se confrontent à leurs origines. L’oubli et la mémoire, cette opposition qui nous tient tous en vie, est au cœur de ce film pur et beau, riche et essentiel. Avec un dispositif presque documentaire le film raconte l’arrivée d’une fillette de deux ans (abandonnée par sa mère avec juste un mot laissé dans la poche de son petit manteau) dans la vie d’un groupe d’artiste de rue vivant en banlieue de Rome.
Oubli et mémoire : elle est oubliée par sa mère qui ne tient pas sa promesse de revenir, ils sont oubliés par un système les intégrant mal, ne les accompagnant pas, oubliés par leurs spectateurs aussi qui devaient être là un jour, on suppose, mais qui ne viennent plus voir leur spectacle. La mémoire est celle du pays dont ils viennent, et de l’Histoire dont ce pays était acteur, mémoire des liaisons qui le tiennent ensemble, mémoire de l’enfance qui était en eux et que la présence de la pivellina semble réactiver.
Le film parle peu et dit beaucoup, avec une forme élégante et juste, minimaliste presque ; notre regard de spectateur, coincé dans leur espace de vie restreint, perdu dans les terrains vagues de périphérie où ville et campagne n’arrivent pas à fusionner et cohabitent placides dans leur schizophrénie, trouve un hameçon dans l’amplitude et l’épaisseur des relations qui se tissent peu à peu entre les personnages ; c’est alors que l’on regarde au-delà, « à travers », au plus profond, et plus loin. On s’en souviendra.
Chiara Malta, cinéaste
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