Pourquoi filmez-vous ? “Trivialement, pour me rendre intéressant, au moins à mes propres yeux. Probablement, parce que mes héros de l’adolescence faisaient des films. Manifestement, pour travailler sur les questions qui me préoccupent. Concrètement, pour montrer qu’un autre type de spectacle est envisageable. Ambitieusement, pour insérer dans l’art du cinéma quelques objets qui n’y étaient pas.” Philippe Fernandez
Un film de Patrick JeanAu lieu de combattre la pauvreté, on combat les pauvres. Suivant l’exemple américain, l’Europe se polarise entre ses quartiers riches et ses banlieues de misère où se généralise la « tolérance zéro » On construit une prison quand on ferme une usine. Les pauvres en général et les jeunes issus de l’immigration en particulier sont l’objet de toutes les peurs.
La raison du plus fort est un film étonnant et détonnant. Le film s’ouvre sur d’impeccables travellings parcourant les couloirs d’une usine récemment abandonnée : la voix du réalisateur surgit et s’interroge : « que sommes nous en train de faire ? » Des usines sont démolies, des prisons sont construites. Quand le travail disparaît, ça surveille et ça punit. Patrick Jean le montre et petit à petit le sentiment que ce film nous regarde se fait de plus en plus palpable. Ce nous est incluant, il ne rejette pas le constat amer d’un certain état du monde sur des forces obscures, bien au contraire. Le « nous » est un miroir. Nous, habitants de démocraties occidentales. Avec délicatesse et détermination le cinéaste nous entraîne alors dans une dérive de Bruxelles à Marseille où il juxtapose au gré des rencontres les marges et les centres de nos villes. Ce sont ces juxtapositions qui donnent son sens au film, ce sont elles qui lui donnent sa valeur historique. Le sens naît du côte à côte, de l’entre deux, de la comparaison et il fait ainsi un travail que seul le cinéma est en mesure de produire. N’étant pas soumis à un évènement précis dont il lui faudrait rendre compte il peut alors accomplir un vrai beau geste cinématographique en nous donnant à voir son propre regard. « Le seul futur des démocraties occidentales aujourd’hui, c’est la menace de leur fin... Et l’on voit bien du reste comment, aux promesses d’un monde meilleur, se sont substituées les exhortations au rassemblement contre toutes sortes de menaces, comment à l’idée de conquêtes démocratiques s’est substituée celle du maintien d’une froide survie... » écrit le philosophe Jean-Paul Curnier. Il me semble bien que c’est de cela dont parle « la raison du plus fort », c’est rare, lucide et beau. C’est politique et poétique, c’est POÉ-LITIQUE.
Charles Castella
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