Pourquoi filmez-vous ? “Trivialement, pour me rendre intéressant, au moins à mes propres yeux. Probablement, parce que mes héros de l’adolescence faisaient des films. Manifestement, pour travailler sur les questions qui me préoccupent. Concrètement, pour montrer qu’un autre type de spectacle est envisageable. Ambitieusement, pour insérer dans l’art du cinéma quelques objets qui n’y étaient pas.” Philippe Fernandez
Un film de Judith CahenAnne Buridan approche de la trentaine. Qu’a-t-elle fait de son talent ? Qu’a-t-elle fait de sa vie ? Ces questions la taraudent. Aussi décide-t-elle de mettre de l’ordre dans sa tête entre ses désirs, ses amours, ses fantasmes et son travail a Radio Ultime, une radio associative qu’elle a fondée avec ses plus proches amis. Elle s’isole chez elle pour se consacrer a sa « machine », résolue a ranger méthodiquement sa tête a l’aide de fiches sur ses amis et d’images vidéo. Grâce a des capteurs qu’elle s’applique sur le front, Anne accède à un autre monde.
Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ? C’est la question que pose joyeusement Judith Cahen en nous conviant à son grand déballage de printemps. Eh oui, contrairement à ce que l’on s’évertue à nous faire croire, la révolution sexuelle, comme la Guerre du Golfe, n’a pas eu lieu. Tout reste à faire et Anne Buridan décide de commencer par un peu de rangement... À 30 ans, elle n’a « plus une minute à perdre » : serait-ce le signe d’un salutaire appétit de vivre, d’en découdre avec le désir, la politique, les images ? Ou, plus discrètement, l’émergence du doute et d’un sentiment « tragique de la vie » qu’engendre peu à peu l’angoisse du temps qui file si vite, l’adolescence qui s’estompe ? Va savoir... ? Film-labyrinthe, film « mille feuilles », La révolution... reste, comme le dit malicieusement Patrick Leboutte, une formidable machine de guerre contre le social-réalisme officiel. Judith s’offre le luxe de parler de ce qu’elle connaît, ici et maintenant, au risque de la complexité, de l’entêtement ; au risque aussi, de perdre en route ceux qui oublient un peu vite que l’on peut encore aller au cinéma pour réfléchir, voire « travailler », pour reprendre un mot qui plane souvent sur nos discussions. Travailler à la comprendre, comme une société peut comprendre un individu, pendant qu’Anne Buridan travaille, elle, à grandir, à ne plus dépendre, ne plus aimer ceux qui s’éloignent trop vite. Quoi de mieux pour tout débrancher et laisser son corps « en proie à l’imminence », que de se connecter sur une machine célibataire ? Joli prétexte de comédie informatique pour un film foisonnant, destructuré et ample, qui laisse le spectateur épuisé mais séduit. Les situs nous avaient prévenus : on n"a jamais rien fait de bon en ménageant un public ; le cinéma de Judith, un peu comme la danse qu’elle aime tant, ferait « métaphore de ce que (sa) pensée fonde et organise »* ; entre prise de tête et éclat de rire, Anne Buridan décrète la révolution permanente partout là ou « ça » se complique : à nous d’être à la hauteur.Vincent DIEUTRE* Badiou
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Les Films de la Croisade