Pourquoi filmez-vous ? “Trivialement, pour me rendre intéressant, au moins à mes propres yeux. Probablement, parce que mes héros de l’adolescence faisaient des films. Manifestement, pour travailler sur les questions qui me préoccupent. Concrètement, pour montrer qu’un autre type de spectacle est envisageable. Ambitieusement, pour insérer dans l’art du cinéma quelques objets qui n’y étaient pas.” Philippe Fernandez
Un film de Myriam AzizaJuliette, 12 ans, timide et mal dans sa peau voue un véritable culte à son professeur de français, Madame Solenska. Belle quadragénaire souvent provocante, Madame Solenska aime séduire son jeune auditoire : sa classe est son théâtre et ses élèves, ses meilleurs spectateurs. Persuadée d’être son élève préférée, Juliette imagine une relation privilégiée avec cette femme. Mais un jour, en se rendant en cachette chez Madame Solenska, elle en voit sortir Antoine, un élève de sa classe particulièrement beau. Chaque geste, chaque regard de Madame Solenska vers l’adolescent, chaque parole échangée vient alimenter ses soupçons. L’imagination torturée de Juliette s’emballe : pour elle, Madame Solenska et Antoine sont liés par une secrète relation amoureuse...
Une histoire simple qui nous montre comment le trouble d’un sentiment rend la vie complexe. Quand la perception (sensualité, idéalisation, interprétation) habille d’illusion l’objet du désir. En premier il y a le corps, celui d’une femme et son aisance, sa propension à séduire ses élèves. Le jeu des corps se joue au jour le jour dans la classe. Les enfants découvrent la perversion fine et plaisante par les apparences. Il y a un protagoniste par qui tout passe, qui n’est pas le professeur, mais est assis aux premières loges parmi les élèves. C’est une fille, comme les autres, apparemment. Elle est secrètement amoureuse de sa professeur de français. Son secret l’isole. Incomprise par les autres et peut-être par elle-même, dépassée par sa douleur qui lui mange l’estomac, elle est repoussée aux marges de sa sphère sociale. Et comme cet amour la plonge dans l’âge adulte, à moins que l’enfant soit un adulte qui s’ignore, elle inaugure le cortège de fétichisme, de frustration, de jalousie, de rancœur, de traîtrise et de mensonge qui va avec. Malgré son apparence de simple récit sur les affres d’une adolescente qui découvre le sentiment amoureux, le film nous questionne sur le comportement inconscient de l’adulte éprouvant lui aussi de troubles sensations. Ce jeu de miroir entre la jeune fille et la femme révèle la confusion des sentiments et la nécessité de l’expérience pour en prendre conscience. Il dit que cette prise de conscience se fait à tout âge. L’intérêt cinématographique se niche dans le glissement d’un film qui semble appartenir à une famille traitant du portrait social et psychologique vers un film plus dérangeant sur les zones troubles de chacun. Il y a une logique en forme de morale dans cette histoire d’amour. Si le manque de maturité empêche de surmonter la passion et si l’expérience ne permet pas de la dissoudre dans le quotidien, alors la fuite est la seule solution pour que le temps transforme les talismans en objets dérisoires. Ce film nous rappelle qu’on a tous une boîte noire dans notre placard.
Joël Brisse, cinéaste
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