Pourquoi Filmez-vous ? « Pour courir plus vite que le doute. Pour tenter de retrouver la grâce perdue. Pour mettre l’ennui de vivre sur liste d’attente. Parce que, les histoires, je préfère les raconter plutôt que les vivre. Parce que dans la vie, on n’a pas le final cut. Parce que Dieu est un metteur en scène dont je jalouse chaque mauvaise idée. »
François Zabaleta, cinéaste
Un film de Serge BozonUn campus, un étudiant malade, deux militaires pour le sauver : ses frères. Perdus dans cet univers qui ne leur ressemble pas, nos deux militaires vont bientôt faire l’épreuve de diverses surprises et rencontres, à l’écoute des souvenirs laissés par leur frère malade, des rumeurs venues d’ailleurs et des chansons venues de nulle part.
L’EFFET DE « MOD’S »
Où sommes-nous ? Quelque part au cœur d’une petite ville universitaire, dans une pension étudiante aux allures oxfordiennes ; et si l’on s’évertue ici à faire respecter le règlement, dans les jardins souffle un air de printemps. Le bel Édouard, autour duquel ce petit monde tendu semble s’articuler, est sujet à une étrange maladie ; ni la directrice énergique et son indécis de mari, ni l’élégante et dépressive professeur d’histoire, ni même la bande des Mod’s qui pavanent sur le trottoir, ne savent véritablement à quoi s’en tenir quand, appelés à la rescousse, arrivent les deux frères d’Édouard, militaires de leur état, en décalage complet avec cet univers réglé comme du papier à musique. Paul et François réussiront-ils à sauver leur frère de sa langueur, de lui-même, à percer ses mystères... ? Difficile de circonscrire le projet cinématographique de Serge Bozon à un genre préexistant, chose tous comptes faits plutôt réjouissante en ces temps de « déjà vu » filmique généralisé. On se verra donc prié de laisser tout habitus scénaristique au vestiaire de ce pensionnat Jamesien ; voilà toute piste (lettre, aveux, aparté) immédiatement interdite par la suivante pour mieux nous y perdre. Un renoncement sans regret, qui offre à qui sait la saisir la chance du labyrinthe, le frémissement du complot, la contagion ludique du désir. Devant la caméra au beau fixe, quelque chose se trame... Une mécanique inouïe s’enclenche, que ne menacent aucune explication, aucune (bonne) résolution. Le sens attendra la toute fin, laissant au spectateur le pur plaisir de l’intrigue et du jeu ; lieux, personnages et situations, s’imbriquent ainsi en château de cartes fragile comme pour fomenter à notre insu une tragi-comédie minimale, d’autant plus jubilatoire que les termes exacts de son développement nous échappent.
Seuls repères chroniques dans cette troublante insurrection de couloir, les ballets hiératiques de la bande des Mod’s, ondulent nonchalamment entre Bob Wilson et Procol Harum... Drôles d’interludes fugitifs qui viennent, non sans grâce, scander le déploiement inexorable du film du haut de leur détachement dandy, à la manière d’un chœur antique. Grâce à la candeur de ses frères, la nature amoureuse de la maladie d’Édouard sera révélée aux yeux du monde... D’un coup, c’est tout le film qui semble gagné d’un accès fatal de chorégraphie, emportant personnages, sentiments et secrets, dans le menuet Swinging London de la mélancolie. Les deux frères (« militaires, c’est leur métier ») s’en retourneront du côté de Rochefort, de Cherbourg ou de Nantes ; Édouard, guéri, pourra enfin renaître à l’amour... Et la maison d’étudiant continuera de péricliter doucement dans la fraîcheur de ses jardins... Mais rassurez-vous, rien n’est rentré dans l’ordre puisque d’ordre, il n’a jamais été question...
Vincent DIEUTRE, cinéaste
Dès les premiers plans qui suivent le générique, Mods affiche un parti-pris formel qu’il va tenir jusqu’à la fin. Dans le film de Serge Bozon, il n’est pas question de rendre compte plus ou moins directement d’une réalité complexe. Ici on tournerait plutôt le dos à tout ce qui inquiète bien des films, un peu comme on tournerait les talons en direction inverse. C’est dire si le travail d’abstraction mis en œuvre vient d’ailleurs. Les deux frères (On est militaires, c’est notre métier) qui viennent s’incruster dans la Maison des Etudiants pour veiller sur leur autre frère figé dans un mutisme maladif, sont d’entrée privés de psychologie. Ce sont à peine des caractères. On est, spectateur, tout de suite attiré dans un conte où la mathématique des diverses figures (géométrie et algèbre s’en donnent à cœur joie) régule l’angélisme de la fonction morale de chaque personnage. Héroïsme, vaillance, exercices, astuces, règles du jeu communautaire, tout est soumis à la loi des cadres qui décide des positions exactes, dans l’espace qu’ils délimitent, de la gymnastique et de la danse, de tout ce qui vient se loger en symétries malicieuses ( la danse des pyjamas). Il y a un temps pour tout : pour économiser et pour dépenser, pour enseigner l’économie politique et pour rêver de sa vie passée ; un temps pour soigner et un temps pour danser ; et c’est le film qui, par son entêtement formel, l’inscrit allègrement. Le motif choral répété des « Quatre garçons dans le plan » est contredit par les figures féminines bien distinctes qui assument chacune à leur tour le rôle vivifiant d’un principe de dissymétrie. Dans ce conte, venu de Cocteau et de Bresson, se déclenche un duel imprévu et tacite entre Hawks et Kitano, entre l’ancienne unité classique, dont le deuil reste à faire, et l’inexpressivité méthodique qui protège du neuf et de l’inconnu. Ce duel permet in extremis le retour d’un élément temporel qui interrompt la loi des cadres, rompt le charme et sauve le film.
Jean-Claude BIETTE, cinéaste
SHELLAC
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