Pourquoi Filmez-vous ? « Pour courir plus vite que le doute. Pour tenter de retrouver la grâce perdue. Pour mettre l’ennui de vivre sur liste d’attente. Parce que, les histoires, je préfère les raconter plutôt que les vivre. Parce que dans la vie, on n’a pas le final cut. Parce que Dieu est un metteur en scène dont je jalouse chaque mauvaise idée. »
François Zabaleta, cinéaste
Un film de Safi FayeElle n’a que quatorze ans ; elle s’appelle Mossane. Mossane est belle - belle comme une légende. Mossane signifie Beauté. A marée basse, quand Mossane se baigne, les Pangools viennent contempler leur élue. Mais, la beauté de Mossane ne crée que conflits et désaccords au sein de la communauté. Tous les hommes brûlent de désirs pour elle, son frère Ngor aussi. Ses parents l’ont promise en mariage à Diogoye qui travaille au Concorde Lafayette à Paris. Mais Mossane aime Fara, un jeune étudiant désargenté...
Mossane c’est la pureté.
Safi Faye a voulu capter cet éphémère moment où la beauté adolescente va se métamorphoser. Elle y est arrivée, sa Mossane est sublime. Tellement sublime qu’elle ne peut appartenir au monde des humains. Son extrême beauté suscite tant de convoitise qu’elle divise le village : C’est beaucoup pour elle. On la marie (à un absent), on l’abandonne (celui qu’elle aime), on l’enlève, celui-là est bègue. Les déesses peuvent-elles appartenir aux bègues ?
Non elle n’est pas faite pour qu’on se l’approprie, elle appartiendra à tous, à la mythologie du village, on la chantera pour rappeler que si l’amour va à l’encontre des traditions, il mène à la mort - ou au contraire qu’il faut le respecter - car qui souffre le plus, les esprits, ou ceux qui vivront avec la culpabilité inaltérable de l’avoir sacrifié par pure cupidité : ses parents ? La scène de douleur de la mère qui rampe et frappe la terre comme si elle voulait qu’elle l’engouffre, nous répond. Ce film est d’une grande maîtrise, les gestes sont comptés, les paroles pèsent lourd. Une fois prononcées, les corps disparaissent, ils n’ont plus rien à faire dans les lieux. Avec Mossane Safi Faye qui, après de nombreux documentaires où la mise en scène organisait le réel, s’installe de plein pied dans la fiction, mais une fiction tellement scrupuleuse de réalité qu’elle nous révèle autant de la tragédie antique qui se joue que du quotidien, autant du sacré que de profane. Et là, la frontière s’évanouit entre les genres, on demeure fasciné par l’univers villageois qui se déploie et renvoyé sans cesse à son propre désir d’une beauté mythique. Ce film est purificateur.
Luc BONGRAND, cinéaste