Pourquoi Filmez-vous ? « Pour courir plus vite que le doute. Pour tenter de retrouver la grâce perdue. Pour mettre l’ennui de vivre sur liste d’attente. Parce que, les histoires, je préfère les raconter plutôt que les vivre. Parce que dans la vie, on n’a pas le final cut. Parce que Dieu est un metteur en scène dont je jalouse chaque mauvaise idée. »
François Zabaleta, cinéaste
Un film de Dominique CabreraNovembre/Décembre 1995. La France est paralysée par la grève des transports. Les parisiens affrontent l’hiver à pied ou à vélo. Une jeune femme, Nadia, vit au R.M.I. Elle est depuis six mois la mère de Christopher. Un jour elle croit reconnaître le père de l’enfant dont elle est sans nouvelle, dans un reportage du journal télévisé tourné Gare d’Austerlitz sur les cheminots grévistes. Elle décide de partir à sa recherche.
Tellement bien documentée et dialoguée, cette fiction frise parfois le documentaire idéal pour notre plus grand plaisir. Nadia nous projette au cœur d’une grève (inspirée de celle de l’hiver 95) avec une justesse de ton et un casting remarquable. Mais pour autant le film évite à mon sens l’écueil du film politique ou militant (qu’aurait à faire l’Art avec eux). Si les travailleurs en sont les véritables héros, ils émergent très vite en tant qu’êtres de chair et de sang. Le contexte si bien dessiné de cette grève sert alors de révélateur à leurs peurs, leurs désirs et leurs pulsions d’inventer la vie lorsqu’au fil de la nuit, Nadia, Claire, Serge et Jean-Paul, êtres violents, contradictoires, fragiles se découvrent. Nadia est un film sans bourgeois, des travailleurs, rien que des travailleurs (et une chômeuse) aimables et terriblement proches de nous. C’est la force du film de partir du social et de nous entraîner ailleurs. Il part du collectif et se resserre très vite sur l’intime explorant, les interactions entre l’intime et le travail qui lui est inextricablement lié. Le film évite un deuxième écueil : le manichéisme. André est un « jaune » mais pas réduit au sale-social-traître. Lui aussi appartient au peuple. Nadia aurait pu s’appeler retiens la nuit (chanté dans le film) car il se déroule tout entier dans une seule nuit. C’est le charme de ces intérieurs voiture/nuit qui font la véritable réussite du film. C’est dans cette nuit qui favorise les confidences et l’intimité que les personnages se livrent, se découvrent, se heurtent et se réconcilient. Nadia... devient ainsi un road-movie, un film sur le nomadisme et l’errance nocturne. Les lumières de la ville caressent les visages par intermittence, la pluie et le froid les resserrent les uns contre les autres. L’intérieur-voiture devenant ainsi une sorte de roulotte de gitans, de refuge contre l’adversité du monde. Dans la froidure nocturne ambiante, la chaleur humaine (au sens propre) a réuni ces êtres et c’est plus confiants en eux, ayant retrouvé une véritable étincelle vitale, qu’ils affronteront le monde (l’assemblée générale, au petit matin) Nadia... est un film tendre, frais et intègre, un film qui rapproche et laisse passer un rai de lumière dans un monde voilé.
Luc BONGRAND, cinéaste
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