Pourquoi filmez-vous ? “Trivialement, pour me rendre intéressant, au moins à mes propres yeux. Probablement, parce que mes héros de l’adolescence faisaient des films. Manifestement, pour travailler sur les questions qui me préoccupent. Concrètement, pour montrer qu’un autre type de spectacle est envisageable. Ambitieusement, pour insérer dans l’art du cinéma quelques objets qui n’y étaient pas.” Philippe Fernandez
Un film de Jens LienUn homme se réveille dans un autobus. Il ne sait ni d’où il vient ni où il va. L’autobus s’arrête à une vieille station-service. Andréas, 42 ans, y est accueilli par un petit homme amical qui le conduit en voiture vers une ville. Tout a été préparé pour son arrivée : emploi, vêtements et appartement. Dans cette ville, il y a quelque chose d’étrange. Les gens semblent éteints. Des gestionnaires, sorte de gardiens omniprésents, rangent et cachent tout ce qui n’a pas sa place dans la bonne marche de la ville. Confronté à un monde où l’on ne parle qu’amicalement d’aménager et décorer son intérieur, Andréas se sent de plus en plus mal à l’aise. Il tente de s’enfuir mais la ville est sans issue...
La bonne odeur de gâteau… Pour son deuxième long métrage « The Bothersomeman » Jens Lien signe un film à l’humour noir réjouissant qui mêle avec habileté, des genres aussi différents que le fantastique, l’étude de mœurs et le gore. Tout en puisant dans des références aussi disparates que le Western Spaghetti, Brazil ou le cinéma de Roy Anderson, il ne perd pourtant jamais le fil de son propos : ce que pourrait devenir notre société à force d’être normalisée, policée. Grâce à une image très soignée, épurée des dialogues rares, des sons étouffés, une musique d’ambiance suave, il nous projette dans un monde « idyllique », « lénifiant », où tout est paisible, propre, silencieux, sans conflit. Un paradis aseptisé qui pourrait ressembler à un enfer. En suivant le personnage principal, Andréas, débarqué d’un bus, seul être humain à éprouver encore des sentiments, des sensations, Jens Lien, toujours avec un humour cinglant, nous interroge sur un monde où tout n’est qu’apparence, faux semblant : Faire l’amour, embrasser, sentir, manger, travailler… mais où décorer sa maison, semble être l’ultime préoccupation ! Dans cette société Andréas n’est décidemment pas dans la normalité il devient donc le marginal, « l’étranger » qu’on met poliment à l’index avec une indifférences peut être encore plus violente parce que d’une froideur implacable. Dans une séquence étonnante,le suicide même n’est plus un refuge. Confronter de manière radicale à cette absence de chaleur humaine, à la disparition des bruits de la vie, aux cris des enfants et aiguillé par l’ultime mélodie d’un violon, Andréas n’a qu’une obsession, retourner dans l’autre monde, celui où l’on sent encore la bonne odeur de gâteau, le goût du chocolat… Malheureusement cela n’est plus dans l’ordre des choses ! Il repartira en bus vers une autre destination tout aussi inquiétante que celle qu’ il vient de quitter… Enfer, Paradis ou Purgatoire, Andréas, n’a pas fini son voyage dans un au delà qui ressemble, finalement, décidemment beaucoup à notre monde.
Béatrice Champanier et Claude Duty
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