Pourquoi filmez-vous ? “Trivialement, pour me rendre intéressant, au moins à mes propres yeux. Probablement, parce que mes héros de l’adolescence faisaient des films. Manifestement, pour travailler sur les questions qui me préoccupent. Concrètement, pour montrer qu’un autre type de spectacle est envisageable. Ambitieusement, pour insérer dans l’art du cinéma quelques objets qui n’y étaient pas.” Philippe Fernandez
Un film de Franssou PrenantLunettes et Myope sont deux façons de résister au monde. Identiques et contraires, face à face ou le plus souvent dos à dos, dans une petite pièce, et un temps hors du temps ; jumelles et adversaires, ces deux filles n’en sont qu’une : Lunettes se sert de ses carreaux comme d’un outil qui l’aide sinon à comprendre le monde, du moins à l’accepter, Myope, elle, ne voit pas, voit en elle-même et, abîmée dans son expérience floue mais aiguë du monde, refuse et se révolte à tout bout de champ. A l’instigation de Lunettes, Myope suscite, dans la même ville, sous le même climat, mais dans une autre dimension, deux personnages, deux relais : Pierrot et Agathe. Ces deux là sont dans une certaine mesure des répliques décalées de Myope et Lunettes, des voisins ou de lointains représentants. Il fait très chaud. Les habitants s’interessent aux fontaines et à l’ombre ; on y fabrique des cabanes de douceur tiède en passant les rideaux par dessus les ballustrades des balcons ; le macadam colle aux semelles des sandales et quand il y a du vent, les vélums remuent au dessus des terrasses de café et claquent parfois...
Le film commence par l’ombre projetée d’un rideau que le vent agite. D’une certaine manière Franssou Prenant nous averti : nous verrons l’ombre portée des choses et des gens. Pas les gens eux-mêmes, pas les choses elles-mêmes. Ce rideau qui s’agite doucement dans le soleil est l’écran sur lequel Franssou Prenant projette son film. Ce rideau qui bouge, masque et découvre à la fois. Le film avance sur un fil comme un funambule. Au risque de tomber à chaque plan, à chaque séquence. Mais ce fragile et aérien funambule est solide parce qu’il plonge d’invisibles racines au plus profond du monde et de nous même. Refusant une dramaturgie traditionnelle, il va trouver des sucs (et des forces) à la fois à l’intérieur des têtes (des nôtres, les leurs) et à l’extérieur.C’est un film qui regarde le monde comme un être vivant. De l’eau qui coule sur une épaule nue, une tempête dans le désert, un corps hoquetant de souffrance, une ville qui déroule ses nuits blanches, tout ce qui vit et bouge dans le film, hommes et paysages est posé par Franssou Prenant à la même hauteur : celle de son regard et celle d’une morale. Une morale de l’égalité entre le monde et nous même, où chaque atome, chaque particule fonda-mentale qu’elle devienne rocher, lumière ou regard se vaut. “ Mon petit corps… ” est une œuvre panthéiste. C’est là le mouvement profond du film, celui qui le fait avancer avec légèreté, grâce et drôlerie.Michel ANDRIEU
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