Pourquoi Filmez-vous ? « Pour courir plus vite que le doute. Pour tenter de retrouver la grâce perdue. Pour mettre l’ennui de vivre sur liste d’attente. Parce que, les histoires, je préfère les raconter plutôt que les vivre. Parce que dans la vie, on n’a pas le final cut. Parce que Dieu est un metteur en scène dont je jalouse chaque mauvaise idée. »
François Zabaleta, cinéaste
Un film de Simone BittonLe film enquête sur la mort de la pacifiste américaine Rachel Corrie, 22 ans, écrasée par un bulldozer israélien en mars 2003 alors qu’elle tentait d’empêcher la destruction de maisons palestiniennes. À travers le destin tragique de Rachel, qui tenait un journal de voyage sous forme d’e-mails qu’elle envoyait à sa famille et à ses amis aux Etats-Unis, le film médite sur les thèmes de l’idéalisme, de l’engagement, de l’utopie politique. La Palestine est ici réalité et métaphore, un tombeau pour une enfant d’aujourd’hui.
La présence de l’absente
Rachel est un film fort et nécessaire, un film qui touche juste. La force du documentaire de Simone Bitton vient aussi bien de son sujet emblématique, la mort tragique à Rafah de Rachel Corrie, militante pacifiste solidaire des Palestiniens, que du dispositif narratif déployé par la réalisatrice. Rachel se présente comme un film d’investigation sur la vie d’une jeune fille engagée auprès des opprimés et sur les circonstances de sa mort violente : accident malheureux dans un contexte de guerre ou meurtre à résonance politique sur fond d’occupation et de « nettoyage sécuritaire » ?
Un témoin dit que Rachel avait le choix de manifester son engagement dans un lieu moins exposé, en Cisjordanie par exemple, mais elle a choisi Rafah, au sud de la bande de Gaza, zone fréquemment soumise aux tirs de l’armée et aux destructions. Elle disait que c’est à Rafah où les gens ont le plus besoin de la présence et des témoignages des « internationaux » (ces militants non-violents venus pour la plupart d’Europe et d’Amérique). Ce lieu détruit, face à la frontière égyptienne, je l’ai vu. Deux mois avant la mort de Rachel Corrie j’ai arpenté les ruines de ce quartier de Rafah avec un groupe de « témoins contre l’occupation et pour la paix », dont Raymond Aubrac et Stéphane Hessel. Nous avons vu à l’œuvre les bulldozers israéliens et avons entendu les cris et les pleurs des enfants palestiniens. Mais nous n’avons fait que passer. Rachel et ses amis de l’ISM (International Solidarity Movement) sont restés là, avec les Palestiniens et face aux engins de destruction et de mort, pendant des semaines et des mois.
Rachel est un film émouvant, rigoureux et sobre. Emouvant parce que sobrement mis en scène, même si le menu des images et des sons offerts dans ce film est bien généreux. L’engagement humain et politique de Simone Bitton est d’autant plus convainquant qu’il n’est pas proclamé, mais exprimé avec retenue. Engagement retenu mais clair et net. Les amis de Simone sont les amis de Rachel : Alice, Joe, Nick, Will, Samir, Abu Ahmad, Yonatan. Ses ennemis sont les meurtriers de Rachel et ceux qui les couvrent. C’est l’armée d’occupation et ses dirigeants politiques.
« Comment filmer l’ennemi ? » est une question souvent abordée par des cinéastes engagés tels Jean-Louis Comolli, Avi Mograbi, Michel Khleifi ou Eyal Sivan. La réponse de Simone Bitton est ici exemplaire. Ainsi, la porte-parole de Tsahal, l’officier responsable de l’enquête sur la mort de Rachel Corrie, le médecin légiste ayant signé le rapport d’autopsie qui dédouane l’armée ne sont ni ridiculisés, ni agressés. Mais, par ses questions insistantes et par le cadrage choisi, la cinéaste souligne leurs contradictions et leurs dénis.
L’autre question à laquelle Simone Bitton répond avec talent est celle de la présence d’une absente. Pour rendre vivement présente une jeune fille morte 5 ans auparavant, la réalisatrice déploie une vaste panoplie de ciné-signes : lettres de Rachel lues par ses amis et parents, photos et vidéos prises sur le théâtre du crime, témoignages de militants engagés avec elle à Rafah, de Palestiniens qui les ont accueillis, de collègues et professeurs de son collège « Evergreen », entretiens avec des médecins, des officiers, des Israéliens qui ont fait leur service à Gaza, des rapports officiels, des « reconstitutions » à l’aide de dessins et de plans, des documents provenant d’une télévision privée et des archives de l’armée...
Tous ces éléments révélateurs sont tissés avec justesse dans la toile de cette enquête cinématographique. Sur le fond, Simone Bitton a sans doute été inspirée par des poèmes de Mahmoud Darwich, auquel elle a consacré un beau film-portrait. Le poète qui évoque les absents présents écrivait ces paroles à l’adresse des Israéliens en 1988, lors de la première Intifada : Vous fournissez l’épée, nous fournissons le sang / vous fournissez l’acier et le feu, nous fournissons la chair / vous fournissez un autre char, nous fournissons les pierres / vous fournissez la bombe lacrymogène, nous fournissons la pluie. / Mais le ciel et l’air / sont les mêmes pour vous et pour nous.
Abraham SEGAL, cinéaste
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