Pourquoi filmez-vous ? “Trivialement, pour me rendre intéressant, au moins à mes propres yeux. Probablement, parce que mes héros de l’adolescence faisaient des films. Manifestement, pour travailler sur les questions qui me préoccupent. Concrètement, pour montrer qu’un autre type de spectacle est envisageable. Ambitieusement, pour insérer dans l’art du cinéma quelques objets qui n’y étaient pas.” Philippe Fernandez
Un film de Hervé Le RouxLe 10 juin 1968, des étudiants en cinéma filment la reprise du travail aux usines Wonder de Saint-Ouen. Une jeune ouvrière dit qu’elle ne rentrera pas.Aujourd’hui, la recherche de cette femme prend le tour d’une enquête quasi-obsessionnelle
Au départ, il y a ce petit bout de film, sauvagement arraché à l’amertume du retour à l’ordre, en mai 1968 ; il y a surtout le cri d’une femme en colère.Hervé Le Roux a su mesurer l’irrémédiable catastrophe qui nous sépare de ces fragiles images noir et blanc : l’évanouissement sans appel du monde du travail, du travail qu’on vivait encore physiquement comme l’exploitation de l’homme par l’homme, et dont le rêve gauchiste entretenait fébrilement la viabilité politique, ou du moins le potentiel esthétique.Trois heures durant, Le Roux, en artisan patient et amoureux, invoque sans complaisance le bon vieux temps du travail, des camarades, des patrons, des ateliers, de la lutte et du grand soir.Le film se tisse lentement, d’un témoignage à l’autre : des discours épars, apparemment contradictoires mais qui, loin de nous éclairer sur les faits, sur la petite Histoire, se conjuguent pour en susciter la nostalgie radicale, intense. Comme tout cela est loin à l’heure de l’économie comme raison ultime, comme destin ; comme il était clair ce monde encore lisible sur la partition claire de la lutte des classes...Et comme me bouleverse cette longue recherche, ce cinéma qui progresse par vagues amples. Il aura fallu à Hervé Le Roux, la délicatesse d’un orfèvre pour cerner sans violence ce « never more », ce travail qu’on ne reprendra plus, cette perte sèche dont peu d’entre nous mesurent encore les sourdes conséquences.Vincent DIEUTRE
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