Pourquoi filmez-vous ? “Trivialement, pour me rendre intéressant, au moins à mes propres yeux. Probablement, parce que mes héros de l’adolescence faisaient des films. Manifestement, pour travailler sur les questions qui me préoccupent. Concrètement, pour montrer qu’un autre type de spectacle est envisageable. Ambitieusement, pour insérer dans l’art du cinéma quelques objets qui n’y étaient pas.” Philippe Fernandez
Un film de Danièle Huilllet et Jean-Marie StraubChère Danièle et cher Jean-Marie,Les voix coléreuses-cordiales, Catane, Syracuse, les beaux vêtements robustes, les yeux lumineux, les douces lèvres énergiques, la danse du repasseur de couteaux : derviche, les centimes, le zézaiement qui ouvre l’âme de celui qui rentre au pays, les sièges vides dans le train, le discours sur l’amour (le récit !), la voie ferrée, la marche à pied, le manger, les aliments, (je viens de goûter des câpres de l’île de Pantelleria), le merveilleux dessin des chaises, le pain, le vin, le melon d’hiver, le baryton ! , le grand Elio Vittorini (très bouleversante, sa photo à la fin) : vous avez découvert, montré et fait exploser dans mon coeur le cinéma, le film, comme pour la première fois. Sicilia ! est la somme de votre oeuvre, et le comble de la colère, de la douceur, du rythme ; temple, cabane ! Ainsi vous salue votre Peter Handke (buon anno !)Peter HANDKEle 15 janvier 1999
Sicilia ! est à la fois un film qui resplendit tout seul et un sommet de l’oeuvre des Straub. Un sommet facile qu’on peut atteindre sans cordée. Si, selon l’idée généreuse de Manoel de Oliveira, un film a pour vraie nationalité celle du pays dans lequel il est tourné, alors une grande partie de l’oeuvre des Straub est de ce fait italienne, même quand on y entend de l’allemand ou du français.Bien peu de leurs films italiens parlent du monde moderne directement : ce sont plutôt d’éloquents peplums de théâtre où l’Antiquité est à chaque fois dépétrifiée, rendue vivante à l’Histoire moderne. Avec Sicilia ! c’est l’Italie du XXème siècle quand Mussolini parodie l’Empire des Césars, c’est déjà l’exploitation de la Sicile, cette terre presqu’africaine, un Sud résistant comme il peut au Nord, et le film le poème noir et blanc du monde offensé. Grâce aux voix des acteurs qui n’ont jamais proféré l’italien si plaisamment (le texte a été d’abord joué sur scène sous la direction des Straub), c’est l’Italie d’aujourd’hui qui est physiquement représentée. Incomplète, avec ses vides, intense : l’âme perdue du cinéma italien. Quand il s’agit comme ici d’oranges invendables, de poisson grillé sur la braise, de suspicions policières, de retour à la maison de la mère, des rendez-vous de nuit clandestins au vallon qui finissent par se dire, d’ustensiles qu’on n’achète plus, de perte de la pensée manuelle, ce qui se chante alors c’est le trop ou le pas assez dont se construit, comme la vie, patiemment un film.Jean-Claude BIETTE
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