Pourquoi filmez-vous ? “Trivialement, pour me rendre intéressant, au moins à mes propres yeux. Probablement, parce que mes héros de l’adolescence faisaient des films. Manifestement, pour travailler sur les questions qui me préoccupent. Concrètement, pour montrer qu’un autre type de spectacle est envisageable. Ambitieusement, pour insérer dans l’art du cinéma quelques objets qui n’y étaient pas.” Philippe Fernandez
Un film de Alexandra RojoMum, vieille réfugiée latino-américaine au passé obscur, tient une boutique de manucure avec l’aide de ses deux filles. Ce n’est que la partie visible de son travail, l’arrière boutique étant le théâtre d’une étrange école clandestine...
À la lecture du titre, on pourrait s’attendre à un énième film sur ces lieux souvent fréquentés et présentés comme exotiques,par un cinéma de qualité picard à la recherche désespérée d’histoires toutes faites . Sauf, que nous sommes ici bien loin de simples situations cocasses débouchant sur une comédie lisse dans l’air du temps.Si la comédie est belle et bien présente, elle est plus du côté ensoleillé d’une mise en scène subtilement composée, à la fois âpre, rude, élégamment butée mais d’une sensualité quasi palpable ; plutôt que du versant scénaristique où une gelée fine, mais tenace, fixe quelque chose de l’ordre du drame. Le drame c’est celui de la vie d’exilés, pas seulement de ceux qui ont changé de pays, mais aussi de ceux qui le sont sans avoir bougé : les égarés.La comédie est celle du langage. Car il est sans doute même avant les ongles, question de mots dans Soins et beauté : beauté du langage, des images qu’il peut faire renaître, de son caractère exutoire, mais aussi de l’attention, c’est-à-dire du soin, que l’on peut porter à une langue, à son orthographe, à ses accents, à ses petits détails qui la rendent agaçante, difficile, ou délicieuse ; comme si l’homme à la mer qu’est l’égaré n’avait la tête hors de l’eau qu’en questionnant le langage. On se laisse gagner par la fêlure de ces manucures, et de leur entourage, d’autant plus volontiers, qu’un court-métrage éblouissant d’Alejandra Rojo - Une nouvelle douceur - précède son dernier film.Alain RAOUST