Pourquoi filmez-vous ? “Trivialement, pour me rendre intéressant, au moins à mes propres yeux. Probablement, parce que mes héros de l’adolescence faisaient des films. Manifestement, pour travailler sur les questions qui me préoccupent. Concrètement, pour montrer qu’un autre type de spectacle est envisageable. Ambitieusement, pour insérer dans l’art du cinéma quelques objets qui n’y étaient pas.” Philippe Fernandez
Un film de Ruth MadderLa lutte pour l’existence, la subsistance, lutte pour la survie. Lutte dans le monde du travail : Dans les usines , les bureaux, les voitures, les rues… Struggle suit le parcours d’une femme de l’Est passée à l’Ouest et qui cherche une vie plus douce pour elle et sa fille. Non loin des luttes invisibles de la clandestinité, un agent immobilier viennois, divorcé et seul, s’adonne à certains plaisirs secrets qui l’aident à tromper l’ennui et survivre à ses désillusions.
Ça commence par le geste rageur d’une vieille femme qui jette le contenu d’un verre au visage d’une infirmière, ça se termine par une enfant hilare devant un théâtre de marionnettes. Entre les deux, Ruth Mader suit le trajet d’une femme, le trajet qui la mène d’un pays où la vie est trop difficile (la Pologne) à un pays « hautement développé » (l’Autriche). Le regard de Ruth Mader, acéré comme un scalpel, décrit le travail dans nos sociétés si civilisées. Elle filme avec une économie d’expression qui est la marque des vrais cinéastes : une certaine distance, peu de mots, le respect du temps. Elle montre, expose les faits, la mécanisation imposée par le progrès technique, la réduction inéluctable des corps, leur transformation en machines (corps des poulets, corps des humains), le recyclage trivial des objets symboliques en bibelots industrialisés (à l’image de ces chinoiseries que l’héroïne dépoussière). Nos corps d’humains eux aussi conduits à s’assouvir dans le plaisir mécanique, corps pris dans un monde sans intelligence, sans révélations, sans désir, ce désir de l’âme qui remplit les corps, apporte le plaisir des sens. Ruth Mader n’a pas d’état d’âme, elle regarde et énonce les faits, les uns derrière les autres, elle nous oblige à les mettre en rapport et à conclure. Son film est tranchant comme une lame de rasoir, l’émotion qu’il procure n’est pas une émotion dégoulinante de bons sentiments, non, c’est l’émotion profonde d’un constat critique à travers cette représentation du parcours d’une femme en quête de survie dans notre monde occidental. Une femme cinéaste bourrée de talent vit quelque part en Autriche et réalise un film qui éclaire, un film qui résiste. Ça rassure, ça fait du bien de savoir qu’elle existe, comme ces cinéastes sud américains, iraniens, asiatiques… tous réunis par la croyance qu’un film est un objet artistique capable de décrire nos sociétés et leurs contradictions. Ce très beau film se mérite, sa grandeur c’est son refus de l’aveuglement ambiant qui veut nous faire prendre l’agitation (et la débauche spectaculaire) pour la vie.
Marie Vermillard et Joël Brisse
Zootrope Films
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Amour Fou et Struggle Films