Pourquoi filmez-vous ? “Trivialement, pour me rendre intéressant, au moins à mes propres yeux. Probablement, parce que mes héros de l’adolescence faisaient des films. Manifestement, pour travailler sur les questions qui me préoccupent. Concrètement, pour montrer qu’un autre type de spectacle est envisageable. Ambitieusement, pour insérer dans l’art du cinéma quelques objets qui n’y étaient pas.” Philippe Fernandez
Un film de Stefano SavonaLe Caire, février 2011. Elsayed, Noha, Ahmed sont de jeunes Egyptiens et ils sont en train de faire la révolution. Ils occupent la Place jour et nuit, ils parlent, crient, chantent avec d’autres milliers d’Egyptiens tout ce qu’ils n’ont pu dire à haute voix jusque-là. Les répressions sanguinaires du régime attisent la révolte ; à Tahrir on résiste, on apprend à discuter et à lancer des pierres, à inventer des slogans et à soigner les blessés, à défier l’armée et à préserver le territoire conquis : un espace de liberté où l’on s’enivre de mots. Tahrir est un film écrit par les visages, les mains, les voix de ceux qui ont vécu ces journées sur la Place. C’est une chronique au jour le jour de la révolution, aux côtés de ses protagonistes.
Égypte année 0 ou l’instant décisif d’une nation en révolte. « Le peuple veut la chute du régime » entend-on de manière liminaire comme une ritournelle entêtante de ce documentaire sensoriel à la forme brute et directe. D’où vient cette voix ? Après avoir fait entendre au plus près la révolte de dix-huit familles palermitaines sans-abri dans Palazzo delle Aquile, Stefano Savona tient ici son nouveau pari filmique, donner un corps à ces cris de soulèvement en pénétrant dans le cœur même de cette unité géographique en fusion que fut la place Tahrir. Souvenons-nous alors de ce plan général de la place cairote filmé du sommet d’une tour et diffusé en direct et en boucle sur les télés du monde entier. Le cinéaste nous fait ainsi descendre de notre piédestal de spectateur lointain duquel est né ce pur fantasme démocratique de la reprise en main d’un pays par son peuple, pour nous mener à l’appréhension même des visages de ce nouveau « corps » politique en gestation. Une fois pris au cœur de cette agora historique Stefano Savona cherche à capter les croyances et les doutes du moment, à faire entendre ce désir et cette foi naissant à chaque coin de lèvres entrouvertes d’une délivrance prochaine ? Les réponses appartiennent au futur. Ici, la vérité se trouve dans cette expérience de cinéma, dans cette présence in situ, dans l’idée que le cinéma et l’Histoire peuvent accrocher leur destin à un même train et que de leur croisement peut naître une série d’interrogations à la fois politiques et cinématographiques. Comment donner du sens à ce chaos ? Comment rassembler un champ révolutionnaire et son hors-champ autoritaire ? Comment échapper au piège d’un possible montage fabriqué ? Au centre même de ces évènements, Stefano Savona cherche à capter autant les réalités en cours que sa propre légitimité de filmeur. Il trouve dans son filmage en mouvement, et à travers une profondeur de champ balançant du flou au net, la juste matérialisation de ce bouillonnement historique encore désordonné et de son propre état de cinéaste faisant de Tahrir la manifestation d’un essai de cinéma politique profondément incarnée. Jean-Baptiste Germain, cinéaste
Jour2Fête
Picofilms