Pourquoi filmez-vous ? “Trivialement, pour me rendre intéressant, au moins à mes propres yeux. Probablement, parce que mes héros de l’adolescence faisaient des films. Manifestement, pour travailler sur les questions qui me préoccupent. Concrètement, pour montrer qu’un autre type de spectacle est envisageable. Ambitieusement, pour insérer dans l’art du cinéma quelques objets qui n’y étaient pas.” Philippe Fernandez
Un film de Jean-Pierre LledoL’auteur, exilé en France depuis 1993, demande à Henri Alleg de l’accompagner en Algérie afin d’y retrouver ses anciens compagnons de l’époque coloniale.Pour le monde entier, Alleg c’est « la Question ».Première dénonciation de la torture par quelqu’un qui la subie. Publiée en pleine guerre d’Algérie, en1958, très vite censurée, best seller partout traduit.Pour les Algériens, Alleg est d’abordle directeur du mythique Alger Républicain des années 40 et 50, le seul quotidien anti-colonial de l’époque.
« Un Rêve Algérien » raconte le voyage d’un homme qui retourne dans son payspour la première fois depuis 1965. Il prend le bateau à Marseille, estaccueilli à Alger par de nombreux amis qui l’embrassent, puis entame sonpériple durant lequel il nous guide. « C’était là… et ça c’était ça… » etc.Au début j’appréhende, ayant vu si souvent cette forme de film dégénérer enun exercice difficile, obligé et laborieux. Mais bientôt ce qui se passedevant la caméra déborde, l’emporte et m’emporte, dans l’histoire d’HenriAlleg d’abord, puis dans celle de l’Algérie comme jamais je n’avais pul’apercevoir. Souvent étranglé d’émotion, l’ancien militant communiste etanti-colonialiste retourne sur les lieux de ses engagements qui l’ontconduit jusque dans les chambres de torture. Il retrouve intacts sessentiments de l’époque, comme sa colère devant ce qu’était l’Algériefrançaise, faite des souffrances du peuple colonisé, de racisme, de famineet d’exploitation. Henri Alleg retourne voir ses compagnons de lutte, desindépendantistes, parmi eux des « Européens » comme on disait à l’époque,qui n’avaient pas de problème pour nourrir leurs enfants et qui pourtant ontrisqué leur vie pour une autre Algérie. « Par répugnance pour lecolonialisme. Par honte ! » s’écrie une femme, magnifique. Car il faut direqu’à l’occasion de ce film-voyage, on croise de sacrés personnages, degrande beauté. Tous se sont battus ensemble par delà leur différence dereligion et d’origine. Leurs récits nous font revivre de l’intérieur lacensure, les massacres punitifs, la torture, la guillotine... pratiqués parla France, mon pays, il y a si peu de temps.Le film se boucle à Oran, dans la ville natale du cinéaste. Là on découvreles racines de son film : son père était militant anti-colonialiste, et luile fils, porte cette même certitude cuisante « qu’une autre Algérie,indépendante, fraternelle et solidaire aurait été possible. » Malgré untournage sous escorte et des milliers d’assassinats récents dansl’atmosphère, l’Algérie de Lledo est belle, très belle et tellement réelle.A chaque plan je me trouvais en train de dévorer des yeux ce pays que je nevois jamais, jamais comme ça. Alors la voici l’Algérie que Jean-Pierre Lledoa du quitter sous la menace du FIS. En la filmant avec les yeux de quelqu’unqui aime, il a réussi à transformer cette blessure intime, sa nostalgie pource pays, en une nostalgie plus grande, celle d’un monde meilleur.
Laurence Petit-Jouvet