Pourquoi filmez-vous ? “Trivialement, pour me rendre intéressant, au moins à mes propres yeux. Probablement, parce que mes héros de l’adolescence faisaient des films. Manifestement, pour travailler sur les questions qui me préoccupent. Concrètement, pour montrer qu’un autre type de spectacle est envisageable. Ambitieusement, pour insérer dans l’art du cinéma quelques objets qui n’y étaient pas.” Philippe Fernandez
Un film de Bourlem Guerdjou1961-1962, la guerre d’Algérie bat son plein. Lakhdar, immigré, ouvrier du bâtiment, habite le bidonville de Nanterre. Il ne supporte plus de vivre seul, de perdre les visages de sa femme, de ses enfants, restés dans le Sud algérien. Ayant réussi à faire venir les siens, il se met en quête d’un appartement pour leur offrir une vie décente. En attendant, il tente comme il peut de les maintenir au-dessus de la boue et de la misère. Mais la folie du bidonville est plus forte que lui. Pour avoir cet appartement dont il rêve, Lakhdar devient un de ces profiteurs qui prospèrent sur le dos de leurs frères, un marchand de sommeil. Quand il croit toucher au but, au prix de la trahison, la grande Histoire le percute par le biais de l’engagement militant de sa femme Nora, dont il ignorait tout. La famille Lakhdar explose. C’est finalement la solidarité du bidonville qui la sauvera, alors que l’Algérie fête son indépendance... L’histoire d’un homme qui essaie de soulever la pesanteur des choses, de changer sa condition, et qui seul ne pouvait rien.
Autant le dire tout de suite, Vivre au paradis est un grand film, et Bourlem Guerdjou un grand cinéaste, de ceux qui vous font oublier qu’il y a une caméra posée quelque part, qui font qu’il n’y a pas d’acteurs entre les personnages et nous. Seulement des êtres que l’on suit dans leur histoire et dans leur intimité, sans être voyeur pour autant. Le film parle de dignité, la dignité de celui qui combat, et celle de celui qui est prêt à se mettre au ban de sa société parce qu’il a choisi un autre combat, individuel.Guerdjou filme ses personnages comme des êtres aimés, sans jugement ni complaisance. Et qu’ils soient trempés par l’orage, écrasés par un soleil de plomb ou les coups de matraque, ils sont toujours debout, toujours humains. Tourné sans artifice, sans roublardise, sans ces petits trucs posés pour rendre un film efficace ou séduisant, Vivre au paradis fait plus que séduire, parce qu’il a la force et l’évidence de ceux qui n’ont peur de rien. Et Bourlem Guerdjou n’a peur de rien. Ni du sujet, ni des questions qu’il pose, pas plus de l’intimité que de l’épique ou du regard des enfants. Alors pourquoi ne pas le dire encore une fois ? Vivre au paradis est un grand film, Bourlem Guerdjou est un grand cinéaste. Et je pèse mes mots !Lucas BELVAUX
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