Pourquoi filmez-vous ? “Trivialement, pour me rendre intéressant, au moins à mes propres yeux. Probablement, parce que mes héros de l’adolescence faisaient des films. Manifestement, pour travailler sur les questions qui me préoccupent. Concrètement, pour montrer qu’un autre type de spectacle est envisageable. Ambitieusement, pour insérer dans l’art du cinéma quelques objets qui n’y étaient pas.” Philippe Fernandez
Politis.fr Jeudi 20 mai 2010 à 01:03
Par Christophe Kantcheff
La journée semblait toute organisée autour d’un seul film. Un feuilleton, plus exactement, d’Olivier Assayas : Carlos, présenté hors compétition, et qui ornait ce matin les unes de plusieurs journaux, comme si c’était le clou de cette seconde moitié de festival…
En réalité, l’événement de ce mercredi, c’est à l’Acid qu’il avait lieu, où l’on pouvait voir Fix Me, du cinéaste palestinien Raed Andoni. Ce n’est pas tous les jours qu’on a la sensation d’assister à la naissance d’un vrai cinéaste, sur l’avenir duquel on est prêt à parier. Du coup, j’ai souhaité l’interviewer. L’entretien paraîtra la semaine prochaine. (Le film, lui, sortira en salles vers la fin de cette année).
Avec Fix Me, son premier long métrage pour le cinéma, Raed Andoni se situe dans la lignée croisée d’Elia Souleiman et Avi Mograbi. Deux noms qui ne doivent pas paraître écrasants mais au contraire indiquer une démarche — le cinéma avant toute chose – ; une tournure d’esprit non dénuée d’ironie, selon laquelle la meilleure façon d’aller droit au but est d’emprunter des chemins détournés ; enfin, la nécessaire exposition de soi comme personnage de son propre film. Les noms d’Elia Souleiman et d’Avi Mograbi font aussi le lien entre le documentaire et la fiction. Or, Fix Me est un documentaire qui n’est pas dépourvu de « poussées » fictionnelles.
Le sujet de Fix Me ? A priori, un peu ténu : la migraine chronique dont souffre Raed Andoni. Il se pourrait bien qu’il y ait de la métaphore dans l’air, mais rien n’est sûr. Et quoi qu’il en soit, au début, le personnage-cinéaste cherche bel et bien à soigner ses céphalées : il se retrouve face à un psychothérapeute. Ces séances, filmées à travers un miroir et cadrées impeccablement (la pièce est grande et offre un point de vue sur un quartier de Ramallah), constituent le fil rouge du film. Grâce à elles, on fait peu à peu connaissance avec Raed Andoni en l’accompagnant dans son travail introspectif, au cours duquel il raconte son histoire, ses souvenirs, ses réticences, ses aspirations.
Fix Me est un film sur le refus de l’assignation à une identité. Comme Mahmoud Darwich, qui rejetait l’étiquette « poète palestinien », à laquelle il préférait l’expression « poète de Palestine », Raed Andoni ne veut pas être réduit à son appartenance nationale, ni à tout autre groupe. La désignation autoritaire à telle ou telle communauté, littéralement, lui prend la tête. Voilà ce que le cinéaste a dans la chambre noire de son crâne, et qu’il réussit à mettre en lumière.
Son pays premier, il souhaite pouvoir le choisir. Il y a de fortes chances pour que ce soit le cinéma. Mais si l’énergie qui anime Fix Me relève de l’affirmation d’une singularité et d’une position d’autonomie artistique, il ne témoigne pas d’une volonté de rupture, au sens où Raed Andoni serait dans le déni ou le reniement. C’est pourquoi, lui qui a été militant de la cause palestinienne et a connu la prison et les brutalités qui l’accompagnent, mais qui a depuis perdu beaucoup d’illusions, ne se montre jamais cynique. Notamment avec son jeune cousin anarchiste, très politisé, avec lequel il parle beaucoup, et qu’il accompagne même dans ce village en résistance qu’est Bil’in. Le cinéaste se contente de renverser certaines convictions en questions, et ne lui donne qu’un conseil : ne pas faire de « l’occupation » israélienne l’objet unique de ses préoccupations.
Raed Andoni cherche dans sa solitude ce qui n’appartiendrait qu’à lui mais parlerait à tous les autres. Il multiplie les plans où on le voit la nuit face à son ordinateur, ou dans sa voiture, passant entre les nombreuses ruines de Ramallah. Sans jamais perdre pour autant un œil amusé sur sa quête existentielle : d’où l’identification inattendue du cinéaste à un chameau, un peu désolé mais filmé plein cadre, l’air serein et… ignorant le mal de tête !
Je serais injuste si j’oubliais qu’aujourd’hui a aussi été présenté en compétition Poetry, du Coréen Lee Chang-dong. Un cinéaste qui aime filmer les comédiennes. En 2008, Jeon Do-You, l’héroïne de Secret Sunshine, son film précédent, avait remporté le prix d’interprétation. Yoon Jung-hee pourrait faire de même cette année, tant elle est merveilleuse dans le rôle d’une femme à la soixantaine fragile et rayonnante, qui commence à oublier des mots car la maladie d’Alzheimer la gagne, mais qui se met à suivre un cours de poésie. Dans le même temps, elle apprend que son petit-fils, qu’elle élève, a participé dans son collège à un viol collectif sur une jeune fille, suicidée depuis. Poetry est le portrait délicat de cette femme pour qui le monde ne serait seulement cruel sans la transformation du regard qu’offre la poésie, comme le cinéma.
Chaque année, pendant le Festival International du film, l’ACID présente à Cannes 9 films, la plupart sans distributeur. Cette action permet à l’ACID de donner de la visibilité à de nouveaux talents et facilite la sortie de leurs films en salles.
Ce soutien ne s’arrête pas à la clôture du festival. Dès le retour de Cannes et tout au long de l’année, l’équipe de l’ACID accompagne le réalisateur et sa production dans les différentes étapes menant à la diffusion en salles. L’ACID est également partenaire de nombreux festivals en France et à l’étranger, qui visionnent systématiquement les films qu’elle soutient.
De nombreux réalisateurs ont été programmés à leurs débuts par l’ACID à Cannes. Entre autres, Arnaud et Jean Marie Larrieu, Avi Mograbi, Robert Guédiguian, Gérard Mordillat, Jean Pierre Thorn, Nicolas Philibert, Yolande Moreau, Gilles Porte, Serge Bozon, Vincent Dieutre, Lucas Belvaux, Claire Simon, Alain Gomis, etc.
La programmation cannoise de l’ACID est reprise à l’automne au Nouveau Latina à Paris, dans une trentaine de salles en Ile-de-France, en Rhônes-Alpes ainsi qu’aux Etats-Unis.
L’ACID à Cannes c’est également un soutien ACID/CCAS à un film de La Semaine de la Critique. Attribué par des cinéastes membres de l’ACID et un représentant de la CCAS, ce soutien est financé à hauteur de 8000 euros par la CCAS.