Le Filmeur

Un film de Alain Cavalier

France - 2004 - 97 min - Couleur - 35mm

Sortie : 21 septembre 2005

Sélections et prix :
Soutien GNCR

Image : Alain Cavalier
Son : Alain Cavalier
Montage : Alain Cavalier


Avec :
Judith Cahen, Stanislas Merhar, Ariane Ascaride, Gérard Meylan, Marie Balmelle, Denis Jacno, Jean-Pierre Kalfon

Le journal intime filmé du réalisateur Alain Cavalier. Les premiers plans du film ont été tournés en 1994. Les dernières images datent de 2005. Plus de dix ans de vie en cent minutes de projection.


MORTEL/GRAVE Il est bien difficile d’aborder en termes « critiques » le dernier opus (car c’est bien d’un « Œuvre » dont on peut parler à son propos) d’Alain Cavalier. Décidément, la critique cinématographique manque encore de mots pour qualifier ce tiers-cinéma qu’ici et là on sent s’affirmer, mûrir sous nos yeux et dont Cavalier reste l’une des figures emblématiques ; mais essayons quand même, nous avons tout à y gagner. Documentaire de création, vidéo d’artiste, journal filmé, autofiction, catégories inventées au jour le jour pour contenir et neutraliser ce qui échappe à l’entendement fatigué des professionnels, viennent buter sur l’impassible détermination de Cavalier à déconcerter toute discipline. Tant mieux. Et si René nous avait fait entrevoir un certain retour à l’ordre documentaire, c’était pure diversion, digression généreuse. En douce, Cavalier continuait son lent travail de cinéma, cette œuvre centrale, indécidable et cohérente à la fois, enclenchée avec La Rencontre il y a plus de dix ans. L’air de rien, en mettant fin à l’hégémonie de la voix off, Cavalier prend le risque d’une « présence » au film que l’on connaissait certes chez Mekas ou Kawase, mais qui fait son entrée dans le cinéma de l’intime « à la française », souvent drapé dans le confort protecteur du littéraire. En improvisant une parole synchrone, entre commentaire à chaud et association d’idée, notre Filmeur élabore un matériau audio-visuel enfin débarrassé des complexes bavards de la vidéo commentée ; ici, la parole, directement issue du plan (de l’instant donc), n’est plus articulée a posteriori mais proférée dans le présent de l’image et du son direct, quitte à digresser, à confier, à chuchoter, à manquer de mot. Une chose est sûre : Cavalier ne parle pas tout seul et lorsque l’être aimé, ou un ami n’est pas là pour continuer le dialogue, c’est aux petites vies mineures que les hasards du jour propulseront dans le champ, un chat, un oiseau, un enfant parfois, que le filmeur s’adresse. Sinon, dans la solitude du miroir ou de la nuit, c’est à moi, spectateur, qu’il parlera avec la même tendresse respectueuse. Alors seulement, dans ce flux qu’on rêve ininterrompu d’images parlées, arrachées au temps qui passe, à la « mort au travail », le filmeur tranchera, choisira les plans, les pans d’espace/temps qui lui chantent. Et, comme chez Jean-Claude Rousseau, les plans se rencontreront (ou pas) et constitueront peut-être un film, sans qu’il y ait place pour l’efficace autoritaire d’un montage traditionnel, mais un espace pour la grâce indécise du fragment. Car Le filmeur fait récit, légende, en un mot, cinéma de tout événement minuscule, bien décidé à « charmer le banal »… Et s’il pousse la malice à nous montrer comment il met au point jour après jour son habile système minimal, c’est qu’il a appris depuis longtemps à faire de cette humilité toute franciscaine une machine de guerre artistique. Cavalier sait qu’au fond, équipes pléthoriques, stars ruineuses et effets spéciaux plus réels que la réalité, ne sont désormais que les contre-valeurs désenchantées d’un échange contractuel : ni le public, ni le cinéma n’y croient plus vraiment. Le filmeur encore moins, qui propose de reprendre un à un les termes mêmes de cette croyance, d’en réactiver l’innocence. Ainsi, forts de nouvel échange équitable, immédiat, du filmeur au spectateur, nous voilà pris dans cet écheveau serré d’émotions fines et cassantes, au-delà de tout narcissisme, de toute exhibition. Les maisons qui changent, l’être aimé qui surgit, les corps qui vieillissent, qui meurent aussi, les difficultés innombrables, les éblouissements diffus du presque rien, notre Filmeur sait que la déchirure infime d’un rai de soleil sur le lit peut, maintenant qu’il a redéfini les règles du jeu, revêtir la puissance somptueuse d’une féerie hollywoodienne. L’important, c’est d’y croire, ensembles… Mais ne vous y trompez pas, Le filmeur ne vous infligera aucune bonhomie, aucun «  petit bonheur » béat, aucune « gorgée de bière » besogneuse ni aucune télé-réalité pacifiée. Non, vous entrerez de plain-pied (et de plein droit, sans laissez-passer bien-pensant), dans le monde lacunaire, inquiet et lucide, d’un artiste se permettant encore d’embrasser le monde, le hors-champs, dans toute sa violence, toute sa complexité, et qui vous montrera sans acrimonie ni fausse pudeur ce qui, de cette brutalité sourde, omniprésente, vient mourir dans les chambres et les jardins les mieux protégés, sur les peaux les plus douces. Et l’on ressort de là bouleversé par cet entêtement généreux à gratter sous la croûte du spectacle pour redire la beauté des choses, la douleur, la drôlerie, la lutte des corps contre la mort qui rode, contre le monde qui rétrécit. On sourira aussi, car comment résister à ce Filmeur libertaire impénitent quand il offre à sa chère Thérèse de Lisieux le cierge le plus coûteux rien que pour la faire enrager, rire un instant, sortir de son église « caveau », pour prendre avec nous, le soleil fragile et l’air frais d’un beau film.

Vincent DIEUTRE, cinéaste

Un homme face à la mer, c’est le premier plan du film. C’est un plan large : un homme en contre-jour face à aux vagues. Maintenant, on voit la vague toute seule, une main apparaît devant l’objectif, cherchant à boucher la vue, c’est la main de l’homme, off, une voix féminine proteste en riant, c’est donc elle qui filme. Elle filme l’homme qu’elle aime et qui la filmait elle dans La rencontre. On reconnaît sa voix si particulière, grave, mouillée, enfantine, agaçante et attendrissante. Maintenant, on la voit, en ombre chinoise à son tour et en plan fixe, elle est devant la fenêtre d’un hôtel au bord de la mer, elle s’essuie les cheveux. Voilà que le cinéaste entre dans le champ, il joue à étouffer Françoise avec la serviette, ils rient tous les deux. Dans la séquence suivante, c’est lui qui filme longuement, qui traque presque le visage, les gestes d’une silhouette enfouie sous les étoffes qui mendie sur les Champs-Elysées, figure de la femme, de l’ailleurs, de la misère et de la mort. Françoise revient, c’est la nuit et son visage devient masque, mystère, elle a peur, elle est angoissée, elle chuchote. Nous sommes dans la chambre, c’est à lui qu’elle parle et nous l’entendons comme si elle parlait à chacun de nous. Voilà ! ces quatre séquences donnent à voir le film dans ses allers retours entre les éléments, l ‘amour et la mort, l’extérieur et l’intérieur, le monde et la chambre. Le cinéaste joue avec la caméra comme s’il faisait un film de vacances, il se laisse guider par ce qu’il filme mais il peut aussi tracer radicalement le champ et le hors-champ, la lumière et les ombres. Toute la grammaire du cinéma est là, orchestrée avec les moyens du bord, la matière que les vagues de la vie apportent chaque jour. Plus tard, on reviendra dans la chambre de l’hôtel au bord de la mer, dans le plan fixe et en ombre chinoise, Françoise dira : « Le bonheur, c’est se foutre au lit… Ce que l’on vit c’est unique, moi je le vis unique. » Ce film, c’est cela, la trace unique de l’existence d’un cinéaste, d’une personne qui donne au cinéma un fragment de son existence concrète, matérielle et spirituelle, banale et extraordinaire. Jean Renoir rapportait l’amour d’Auguste son père pour les tables fabriquées par un artisan dont on sentait le geste et sa haine des chaises industrielles faites par personne. Ce film, c’est cela. Quelqu’un fait un film. En respirant l’air de ce film, on se rend compte combien c’est rare et comment les films sont de plus en plus contaminés par l’air d’un temps qui enjoint de vendre d’abord, de vendre toujours et de vendre tout. Dans Le Filmeur, on est ailleurs, autrefois peut-être, ou plus tard, j’espère. On est dans la résistance. Résistance sans armes, force des faibles, un homme avec une petite caméra dans la main fait face à l’amour, à une femme, à ses parents, à la mort, au temps qui le ronge, à l’argent, au métier, face à tout, face au grand tout. Dans La Rencontre Alain Cavalier avait pris appui sur la beauté. C’était le film d’un virtuose célébrant la matière du monde. Il jouait pour notre plaisir à cache-cache avec les choses, avec les voix, les formes et les couleurs et avec lui-même. Cette fois, il se place de plain-pied devant la banalité, à égalité, en compagnon avec le spectateur. Il filme les corps comme ils sont et d’abord son visage dans la maladie, la vieillesse et les formes pleines de la femme qu’il aime. Par son regard sans jugement il nous restitue la grâce du quotidien. Tout est donné à qui ne veut rien prendre. Les mésanges, les chats, les corbeaux se laissent petit à petit approcher par ce guetteur patient. C’est une modeste conquête. Elle est fondamentale, on pourrait l’appeler celle de la respiration. « Parler et filmer en même temps, j’y suis pas encore.  » dit-il. Pas à pas, il y parvient. C’est parce qu’il parvient au fur et à mesure du film et de la vie à être de plus en plus juste et simple avec le projet de faire un film, avec nous, donc avec lui-même. A la manière de Montaigne, il nous livre alors ce que Baudelaire appelait « (...) Seigneur, le meilleur témoignage que nous puissions donner de notre dignité que cet ardent sanglot qui roule d’âge en âge et vient mourir au bord de votre éternité !" Il nous restitue à travers la sienne, la trivialité et le miracle de nos vies, de toutes les vies qui cherchent encore et encore à aspirer un peu du miel de la vie. Sa mère, de plus en plus âgée, immobile dans son lit, rit, appelle de sa voix musicale « Alain, Alain ! » Elle soupire : « Il m’abandonne au moment où il fait le plus sombre dans mes yeux et dans mon cœur. Ah ! je suis malheureuse à cette heure-là… J’ai envie de causer ! Et personne ne vient me voir. » Elle chantonne encore : « Alain, Alain » et lui cherche en filmant la sortie, le couloir, la porte, la lumière. Plus tard, il dira : « Quand j’arrive je suis tendu furieux, quand je pars je suis plus tolérant, plus nostalgique, tendre.  » Nous aussi, monsieur Cavalier. Merci.

Dominique CABRERA, cinéaste

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