Jamais trop d’ACID

Publié le 24 janvier 2012

En mars 1993, sortait Parfois trop d’amour , le premier film à bénéficier du soutien de l’ACID dés avant sa sortie. A l’époque, l’agence était en mission de préfiguration, Jean-Pierre Thorn en était le président et l’affaire « Border Line » encore dans toutes les têtes, les fondateurs se réunissaient à la S.R.F., rue du faubourg Saint Honoré et chacun se demandait comment rallier à la cause de l’ACID ceux que tous considéraient comme des alliés potentiels, voire naturels mais dont la plupart se demandaient encore où cette bande de réalisateurs voulait en venir. Quand j’ai rencontré les fondateurs de l’ACID, je traînais mon film depuis plus d’un an sans grand espoir de le voir sortir un jour, persuadé qu’il n’intéressait personne, que je l’avais raté et que mon expérience de réalisateur s’arrêterait là, ce sont les réalisateurs de l’Agence qui m’ont fait prendre conscience que mon film était digne de plus d’intérêt. Ce jour là, l’ACID s’est révélé euphorisant.

Le travail a été fait, aussi bien qu’il pouvait l’être, et le film est sorti, ce qui ne serait jamais arrivé sans l’ACID, il a donc été montré et vu, à Paris et en province, ce qui était le premier objectif de l’agence : sortir différemment des films différents. La tournée des débats a commencé, courte en ce qui me concerne, mais assez longue pour rencontrer des spectateurs un peu partout, parler avec eux et apprendre car j’ai sans doute appris plus dans les discussions autour du film qu’en faisant le film lui-même, je pouvais évaluer précisément comment chaque séquence était lue, perçue, si ce que j’avais voulu raconter était entendu ou pas. L’ACID révélait aussi des vertus pédagogiques.

Depuis, l’Agence s’est développée, elle a fédéré autour d’elle des énergies de tous les maillons de la chaîne cinématographique, et malgré les accrocs, les coups de mou, les espoirs déçus et les difficultés à vivre, elle a permis que le cinéma indépendant existe un peu plus et un peu mieux dans le paysage, là, surtout où il était le plus menacé, où il avait parfois disparu, dans les villes petites ou moyennes, à la campagne.

Je ne sais combien de films sont sortis en salles, ont rencontré des publics qu’ils n’auraient jamais connus sans l’Agence, mais je sais qu’un lien s’est recréé entre des cinéastes, des programmateurs et des spectateurs. On sait maintenant dans le marais poitevin que Robert Guédigian ou Malik Chibane existent, qu’ils font des films importants et qu’on pourra les voir et en parler à Melles ou à Saint-Pierre d’Oléron.

C’est grâce à toutes ces énergies, à tous ces films, à toutes ces rencontres, à tous les espoirs levés par l’ACID que j’ai pu faire un nouveau film, qu’il ait pu être produit par un producteur indépendant, distribué par un indépendant et qu’il sorte dans des salles indépendantes. L’histoire de « Pour Rire ! » est intimement liée à celle de l’ACID et je crois que sans l’agence, ce film n’existerait pas.

Aujourd’hui, l’ACID est à un tournant de son existence, son statut, probablement, va changer mais quel qu’il soit, il faudra garder vivants les liens créés, continuer à travailler sur la base du plaisir de voir des films, de la joie de les montrer à d’autres et de l’intérêt d’en parler avec des spectateurs. L’ACID n’a jamais été un outil comme un autre, née du désir et de la lutte, elle est devenue plus qu’une agence de diffusion, elle est une entité vivante, avec une personnalité propre, qu’on aime plus ou moins selon les périodes mais qui existe et qu’en aucun cas on ne peut laisser disparaître car elle est devenue indispensable et irremplaçable par le savoir-faire accumulé et les liens tissés entre tous les acteurs du cinéma indépendant.

Lucas Belvaux

Février 1997, La Lettre aléatoire de l’ACID

Les 20 ans de l’ACID

L’ACID A 20 ANS

« Pourquoi avons-nous besoin de tant d’histoires, de tant d’images ? Pourquoi ce désir d’être assis dans l’obscurité, de fixer l’écran où d’autres vivent, sans que nous puissions répondre à leurs paroles, nous mêler à leurs actes ? Pourquoi sommes-nous si sensibles à ces vies qui nous échappent ? Pourquoi rions-nous ? Pourquoi pleurons-nous ?

La réponse semble évidente : parce que le cinéma est un art. Pourtant cette évidence est aujourd’hui violemment combattue, renvoyée au grenier poussiéreux des illusions, voire des utopies, niées par l’économie actuelle du cinéma. Aujourd’hui, l’essentiel des recettes se concentre sur de moins en moins de films capables par leur puissance financière d’occuper une partie si importante de la surface commerciale que tous les autres films sont repoussés dans une périphérie géographique et économique leur interdisant, de fait, de rencontrer leur public (...)

Il s’agit donc pour les cinéastes de résister, de ne pas se laisser imposer une morale qui n’est pas la leur : une morale qui ne pense qu’en termes de classement, de hiérarchie, d’exclusion, d’argent. Depuis toujours dans le cinéma français la marge et le centre sont intimement liés, indissociables. Toucher l’un, c’est atteindre l’autre. Henri Langlois avait fondé sa morale sur l’idée que « tous les films sont égaux ». Il n’en est pas d’autre qui vaille. Il s’agit donc pour les cinéastes de résister. Résister en donnant une vraie chance à tous les films d’être vus. »

Extrait du Manifeste Résister, signé en novembre 1991 par 180 cinéastes

Il y a 20 ans, en 1992, l’ACID naît suite à ce manifeste. C’est avec la conscience du besoin de formes cinématographiques multiples et la conviction de la valeur de ce qui dure, de ce qui fait sens avec le temps, que des cinéastes fondent l’ACID.

Ils imaginent un outil pour créer un lien entre cinéastes, distributeurs, exploitants et spectateurs afin d’aider des films issus d’une création indépendante à atteindre leur public. Ils soutiennent Ils soutiennent sur les principes du coup de cœur et de la conviction minoritaire les films d’autres cinéastes, convainquent des distributeurs et des exploitants de s’intéresser à ces films. Ils inventent alors de nouvelles manières de faire : prévisionnements en régions pour les programmateurs, accompagnement des films par les cinéastes, rédaction de textes... IIs proposent au CNC des mécanismes d’aides à la distribution et à l’exploitation des films indépendants.

Dès 1993, l’ACID décide d’être également présente au Festival de Cannes : une programmation parallèle d’œuvres indépendantes souvent sans distributeur réunit les cinéastes qui soutiennent et ceux qui sont soutenus, stimulantes rencontres accompagnées d’échanges passionnés.

Ce sont ainsi 450 films qui en 20 ans ont été choisis et présentés aux quatre coins de la France et du monde par des cinéastes convaincus de la nécessité de regarder là où les autres ne veulent ou ne peuvent pas regarder, et de l’importance à long terme de ce geste là.

Aujourd’hui, ce geste n’a rien perdu de sa nécessité. Les chiffres mirobolants de la fréquentation cinématographique cachent une concentration massive, des difficultés accrues de production et de diffusion pour les œuvres les plus audacieuses. Un discours récurrent sur un trop grand nombre de « petits films » ne laisse plus de place à la valeur artistique et patrimoniale du cinéma. Face à cette situation, il est plus que jamais indispensable de continuer à regarder à côté, ailleurs, en toute indépendance.

En 2012, L’ACID et plusieurs lieux partenaires vous inviteront à fêter 20 ans de films, 20 ans de regards libres, 20 ans de lien entre cinéastes et publics avec diverses programmations en France et à l’étranger, la publication d’un livre, des lettres filmées de cinéastes, etc.

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