La stratégie du flux tendu

Publié le 24 janvier 2012

« Le cinéma est un art, c’est aussi une industrie » Même si aujourd’hui l’axiome s’est inversé, je pense qu’il y avait, déjà à l’époque où elle a été émise, beaucoup d’hypocrisie dans la proposition. Le cinéma a d’abord et toujours été une industrie, il ne fut art qu’exceptionnellement, accidentellement. Comment parler d’art quand l’audace, la singularité, l’indépendance sont sans cesse remises en question, négociées ? Un peintre mal aimé peut continuer à peindre, chercher, suivre une piste, l’abandonner, montrer, ou pas, son travail, travailler tous les jours, ou quand bon lui semble… Combien de cinéastes n’ont fait qu’un seul film ? A quelle cadence tournent les autres ? Tous les trois, quatre, dix, vingt ans parfois… Le temps joue contre les cinéastes, le film, « l’œuvre », doit être immédiatement négociable, rentable. L’industrie cinématographique l’a compris, elle, et l’assume, appliquant aux films les mêmes méthodes, les mêmes techniques de vente qu’aux autres produits. On programme la sortie du film bien avant le premier jour de tournage, on crée artificiellement la demande en envahissant tous les espaces publicitaires et médiatiques, puis on court-circuite le bouche à oreille en débarquant sur un maximum d’écrans (ce qui incidemment prive de salle la concurrence éventuelle), le film doit être rentabilisé le plus vite possible et dans le meilleur des cas avant qu’on sache s’il est bon ou pas. Pas de stock, pas d’argent qui dort, c’est la stratégie du flux tendu. Quelle est la place réservée au goût, à l’envie, à la curiosité, à la singularité ? Où est la place de l’indépendance ? « Le cinéma est un art, c’est aussi une industrie » ?!?!?!

Normalement, il faudrait maintenant écrire un paragraphe sur l’exception culturelle, mais j’ai l’impression que c’est déjà trop tard et que de toute façon, c’est « d’industrie culturelle » qu’il faudrait parler car c’est de cela que l’on discute au GATT, les frontières entre l’industrie et la marge étant imperméables et non géographiques, elles ne font l’état d’aucun traité. Dans les négociations, le cinéma indépendant, marginal puisqu’il faut l’appeler par son nom, n’est jamais représenté, on se contente de l’évoquer, et encore, pas en tant que tel, juste en citant le nom de quelques cinéastes internationalement reconnus, c’est l’alibi culturel au service de l’industriel. Je ne me sens pas plus proche d’un industriel français que industriel américain, je me sens plus proche d’un indépendant américain que d’un industriel français.

Il y a quelques jours, Jack Lang parlait de guerre, la Nation devait faire front, la belle affaire… Nous qui menons une guerilla pour chacun de nos projets, il y a longtemps que nous savons que l’ennemi n’est pas qu’outre atlantique. Oui, c’est la guerre, la guerre de l’indépendance contre l’industrie, quartier par quartier à Paris, ville par ville en province, des salles résistent, d’autres tombent, cette guerre là est commencée depuis longtemps, où étaient-ils les hérauts de l’exception culturelle.

La lutte continue, et le cinéma indépendant vivra. Il vivra pour la bonne et simple raison qu’il n’est pas déjà mort. Il vivra malgré tout, envers et contre tout, parce que toujours il y aura des voleurs de pellicule, des détourneurs de caméra, des salles non rentables squattées par des associations de réfractaires. Le cinéma indépendant vivra parce qu’il est l’expression d’une liberté, celle de regarder le monde et de le dire tel qu’on le voit.

Vive la flibuste !

Lucas Belvaux

Les 20 ans de l’ACID

L’ACID A 20 ANS

« Pourquoi avons-nous besoin de tant d’histoires, de tant d’images ? Pourquoi ce désir d’être assis dans l’obscurité, de fixer l’écran où d’autres vivent, sans que nous puissions répondre à leurs paroles, nous mêler à leurs actes ? Pourquoi sommes-nous si sensibles à ces vies qui nous échappent ? Pourquoi rions-nous ? Pourquoi pleurons-nous ?

La réponse semble évidente : parce que le cinéma est un art. Pourtant cette évidence est aujourd’hui violemment combattue, renvoyée au grenier poussiéreux des illusions, voire des utopies, niées par l’économie actuelle du cinéma. Aujourd’hui, l’essentiel des recettes se concentre sur de moins en moins de films capables par leur puissance financière d’occuper une partie si importante de la surface commerciale que tous les autres films sont repoussés dans une périphérie géographique et économique leur interdisant, de fait, de rencontrer leur public (...)

Il s’agit donc pour les cinéastes de résister, de ne pas se laisser imposer une morale qui n’est pas la leur : une morale qui ne pense qu’en termes de classement, de hiérarchie, d’exclusion, d’argent. Depuis toujours dans le cinéma français la marge et le centre sont intimement liés, indissociables. Toucher l’un, c’est atteindre l’autre. Henri Langlois avait fondé sa morale sur l’idée que « tous les films sont égaux ». Il n’en est pas d’autre qui vaille. Il s’agit donc pour les cinéastes de résister. Résister en donnant une vraie chance à tous les films d’être vus. »

Extrait du Manifeste Résister, signé en novembre 1991 par 180 cinéastes

Il y a 20 ans, en 1992, l’ACID naît suite à ce manifeste. C’est avec la conscience du besoin de formes cinématographiques multiples et la conviction de la valeur de ce qui dure, de ce qui fait sens avec le temps, que des cinéastes fondent l’ACID.

Ils imaginent un outil pour créer un lien entre cinéastes, distributeurs, exploitants et spectateurs afin d’aider des films issus d’une création indépendante à atteindre leur public. Ils soutiennent Ils soutiennent sur les principes du coup de cœur et de la conviction minoritaire les films d’autres cinéastes, convainquent des distributeurs et des exploitants de s’intéresser à ces films. Ils inventent alors de nouvelles manières de faire : prévisionnements en régions pour les programmateurs, accompagnement des films par les cinéastes, rédaction de textes... IIs proposent au CNC des mécanismes d’aides à la distribution et à l’exploitation des films indépendants.

Dès 1993, l’ACID décide d’être également présente au Festival de Cannes : une programmation parallèle d’œuvres indépendantes souvent sans distributeur réunit les cinéastes qui soutiennent et ceux qui sont soutenus, stimulantes rencontres accompagnées d’échanges passionnés.

Ce sont ainsi 450 films qui en 20 ans ont été choisis et présentés aux quatre coins de la France et du monde par des cinéastes convaincus de la nécessité de regarder là où les autres ne veulent ou ne peuvent pas regarder, et de l’importance à long terme de ce geste là.

Aujourd’hui, ce geste n’a rien perdu de sa nécessité. Les chiffres mirobolants de la fréquentation cinématographique cachent une concentration massive, des difficultés accrues de production et de diffusion pour les œuvres les plus audacieuses. Un discours récurrent sur un trop grand nombre de « petits films » ne laisse plus de place à la valeur artistique et patrimoniale du cinéma. Face à cette situation, il est plus que jamais indispensable de continuer à regarder à côté, ailleurs, en toute indépendance.

En 2012, L’ACID et plusieurs lieux partenaires vous inviteront à fêter 20 ans de films, 20 ans de regards libres, 20 ans de lien entre cinéastes et publics avec diverses programmations en France et à l’étranger, la publication d’un livre, des lettres filmées de cinéastes, etc.

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