Pourquoi Filmez-vous ? « Pour courir plus vite que le doute. Pour tenter de retrouver la grâce perdue. Pour mettre l’ennui de vivre sur liste d’attente. Parce que, les histoires, je préfère les raconter plutôt que les vivre. Parce que dans la vie, on n’a pas le final cut. Parce que Dieu est un metteur en scène dont je jalouse chaque mauvaise idée. »
François Zabaleta, cinéaste
Mouvement.
Un article de Jérôme Provençal .
Créée en 1992, l’Association du Cinéma Indépendant pour sa Diffusion (ACID) tient désormais une place essentielle dans l’espace culturel français et lutte sans répit en faveur d’une création affranchie de la tyrannie de l’économie.
Créée en 1992, l’Association du Cinéma Indépendant pour sa Diffusion (ACID) tient désormais une place essentielle dans l’espace culturel français et lutte sans répit en faveur d’une création affranchie de la tyrannie de l’économie. Novembre 1991, dans la France fraîchement tâchée par le scandale du sang contaminé (les premières inculpations ont été prononcées le 21 octobre). Refusant de se soumettre aux injonctions du marché et au diktat de l’Audimat, les chaînes de télévision étant devenues des forces capitales dans le mécanisme de financement des films, 180 cinéastes français (ou francophones) se mobilisent et lancent, tel un pavé post-soixante-huitard dans la triste mare, un manifeste au titre éloquent : Résister. On peut notamment y lire ceci : « Devons-nous nous résigner à accepter cette incohérence majeure d’un système, prêt à investir des sommes importantes dans la production de films qui, parfois, dormiront longtemps dans les boîtes avant de sortir ; parfois, ne sortiront jamais ? Il s’agit donc pour les cinéastes de résister, de ne pas se laisser imposer une morale qui n’est pas la leur : une morale qui ne pense qu’en termes de classement, de hiérarchie, d’exclusion, d’argent. » Ces cinéastes – dont la liste va de A comme Abadachian à Z comme Zucca en passant par R comme Rozier, G comme Guédiguian ou O comme Ossang – unis sous une même bannière revendicative, ne se contentent pas de dresser un constat, aussi accablant soit-il, mais énoncent plusieurs propositions très concrètes ayant pour but d’aider à la promotion et à la diffusion des films indépendants et, ce faisant, de préserver le cinéma dans toute sa diversité. Leur cri d’alarme va être entendu et rapidement suivi d’effets : bénéficiant du soutien de structures telles que l’Association des Réalisateurs Producteurs (ARP) et la Société des Réalisateurs de Films (SRF), une partie des signataires du manifeste Résister donne naissance en 1992 à l’Association du Cinéma Indépendant pour sa Diffusion (ACID), un organisme dont la spécificité tient au fait qu’il est animé par des cinéastes désireux d’aider d’autres cinéastes, débutants ou peu connus. « La force première de l’ACID relève d’une véritable action culturelle, se traduisant par un travail en profondeur d’accompagnement des films et de rencontre avec les publics, précise Fabienne Hanclot, actuelle déléguée générale de l’ACID. Dès les débuts, les fondateurs de l’Association étaient convaincus qu’ils ne pourraient pas rivaliser avec les majors en termes de publicité : ils ne seraient jamais vainqueurs. Du coup, il fallait trouver d’autres moyens de faire connaître les films. Ce travail que l’on peut appeler de proximité est une entreprise de longue haleine, qui requiert un plein engagement de la part des cinéastes, amenés à parcourir la France avec leur film pendant plusieurs mois, la plupart du temps sans être payés pour le faire. Cela permet aussi de faire exister les films dans la durée, alors que l’espérance de vie en salles se réduit de plus en plus. » Ainsi l’ACID, association loi 1901, vivant des cotisations de ses membres et de subventions diverses, agit-elle tout au long de l’année afin de permettre à des films indépendants, fragiles économiquement, d’accéder aux écrans et d’y rester le plus longtemps possible. Cette action se fait à la fois en amont, principalement au moyen des projections dites de « prévisionnement » permettant aux exploitants de découvrir les films plusieurs mois avant leur sortie et, en aval, via la publication d’une brochure de quatre pages mais aussi, et surtout, via l’organisation de rencontres, débats, séances spéciales et autres ateliers – l’ACID ayant tissé un dense réseau à travers toute la France et noué des liens étroits avec 250 salles Art et essai. Chaque année, une trentaine de films, français ou étrangers, bénéficient du soutien de l’ACID, la primauté étant donnée aux premiers films, aux films sortant avec moins de 40 copies et aux films sans distributeur. En outre, l’ACID intervient dans plusieurs festivals, à commencer, bien sûr, par le festival de Cannes dans le cadre duquel, depuis 1993, est présentée, en marge des différentes sections officielles, une sélection de neuf longs métrages, documentaires ou fictions, la plupart du temps sans distributeur. L’un des tout premiers films défendus par l’ACID, Parfois trop d’amour (1993) de Lucas Belvaux, reste emblématique du rôle crucial que peut jouer l’association : d’abord boudé par les distributeurs, le film a fini par sortir en salles grâce au soutien opiniâtre des membres de l’ACID, permettant à Belvaux de se faire remarquer et l’encourageant à continuer de tourner, avec le succès que l’on sait.Vingt ans après sa création, l’ACID continue le combat, avec une inébranlable force de conviction. « La nécessité de résister est aussi impérieuse aujourd’hui qu’en 1991. Elle l’est même davantage, affirme Fabienne Hanclot. La situation ne s’est pas arrangée, elle s’est même dégradée ces dernières années, en particulier au niveau de l’exploitation en salles avec l’expansion du numérique, qui – pour l’instant, du moins– ne favorise pas la diversité des films, bien au contraire. » Derrière les beaux discours gorgés d’autosatisfaction clamant la vitalité du cinéma français, sur la foi de tel triomphe au box-office ou de telle razzia aux Oscars, se cache une réalité nettement moins rose. « Il est de plus en plus dur de diffuser le cinéma indépendant, explique Fabienne Hanclot. Cela tient tout d’abord à l’occupation des écrans par un petit nombre de films, mais cela s’explique aussi par le changement des conditions de promotion des films. Il y a dix ans, les outils de promotion (placement des affiches, bandes-annonces…) étaient gratuits. Maintenant, les circuits font absolument tout payer. En conséquence, il est très difficile pour un distributeur indépendant de financer la promotion d’un film. S’ajoute à cela ce qu’on appelle les sorties techniques : les majors américaines imposent de plus en plus des “packages”, qui obligent les distributeurs français convoitant un film particulier à en sortir plusieurs autres en même temps – ce qui leur permet d’occuper le maximum d’écrans. » Résistance, occupation… Les termes employés sont lourds de sens et de sous-entendus. Ils traduisent bien la dimension foncièrement politique de la lutte engagée par l’ACID sur le front cinématographique. Fabienne Hanclot l’exprime sans détour : « S’agissant de l’exploitation des films, il est essentiel que se manifeste une volonté politique forte de régulation. Il faut être cohérent : on ne peut pas parler d’aide à la création et laisser chacun, au moment de la diffusion, se débrouiller comme il peut dans la jungle du marché, avec le risque, par exemple, qu’un film puisse sortir sur plus de mille écrans, entraînant la déprogrammation brutale d’autres films. Faute d’un rééquilibrage des forces en présence, le cinéma indépendant est menacé de disparition à très court terme. Au-delà du cinéma, je crois que, dans la France d’aujourd’hui, nous avons besoin d’un geste politique fort qui redonne toutes leurs lettres de noblesse aux mots “culture”, “diversité” et “recherche”. J’espère de tout cœur que le nouveau gouvernement va s’atteler à cette tâche de revalorisation de la culture. »
« En proposant un modèle solidaire fondé sur l’idée de rencontre, l’Association du cinéma indépendant pour sa diffusion révèle aujourd’hui nombre de jeunes cinéastes. »
Thierry Méranger, les Cahiers du Cinéma