Pourquoi filmez-vous ? “Trivialement, pour me rendre intéressant, au moins à mes propres yeux. Probablement, parce que mes héros de l’adolescence faisaient des films. Manifestement, pour travailler sur les questions qui me préoccupent. Concrètement, pour montrer qu’un autre type de spectacle est envisageable. Ambitieusement, pour insérer dans l’art du cinéma quelques objets qui n’y étaient pas.” Philippe Fernandez
Télérama.
Un article de Cécile Mury.
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TELERAMA
Cécile Mury
La mer. Proche, présente : on en a presque un goût de sel sur la langue. Un minuscule bateau de pêcheur. A bord s’affairent un petit garçon de 5 ou 6 ans, son père et son grand-père, corps brunis par le soleil, conversations légères, dans l’air limpide. Ils voguent à quelques encablures d’une petite île mexicaine, au large de la barrière de corail de Chincorro, superbe réserve naturelle des Caraïbes. Mais où est-on vraiment ? Alamar joue avec nos habitudes de spectateur. Même si l’ambiguïté persiste jusqu’à la dernière image, cet étonnant voyage entre ciel et eau n’est pas un documentaire. Une fiction, donc, mais à 1 000 miles marins de tous les ressorts dramatiques habituels.
Il y a bien une histoire, mais elle est simplissime : un pêcheur du coin, Jorge, et une scientifique italienne s’aimèrent un jour. Et puis l’homme du large et la citadine constatèrent paisiblement qu’ils ne pouvaient, ne savaient pas vivre ensemble. Trop loin, trop différents. Voilà ce que le prologue nous apprend, sorte de diaporama rêveur, tendres photos et films de famille. Reste le petit Natan, élevé à Rome, que son père emmène en vacances dans « l’autre monde », celui des cabanes sur pilotis, des écailles de poisson qui scintillent comme des paillettes, des langoustes qui se recroquevillent au bout du harpon... Natan, l’enfant de l’amour, doré comme un fruit, multiplie les découvertes, tisse peu à peu sous nos yeux une relation confiante et lumineuse avec ce drôle de père aux cheveux longs, sorte de Vendredi au corps délié.
Dans ce film, la vie sur l’île est rude, plutôt ascétique, ni meilleure ni pire : différente. Pour le cinéaste, chaque image est une fenêtre grande ouverte sur un monde de bruits, de couleurs, d’impressions. Ce qui compte, ce sont les indices sensoriels, les traces de vie dans ses moindres détails : le fumet d’un ragoût de barracuda, le balancement d’un hamac, la visite surprise d’un oiseau migrateur, les bribes d’une chanson qu’on fredonne ensemble... On navigue loin de l’écolo-béatitude, de toutes ces odes ethno-touristiques à la gloire de mère Nature. Alamar réconcilie en douceur des univers qu’on a coutume d’opposer, modes de vie moderne et traditionnel, cynisme urbain contre éden menacé. Un voyage apaisé.
« En proposant un modèle solidaire fondé sur l’idée de rencontre, l’Association du cinéma indépendant pour sa diffusion révèle aujourd’hui nombre de jeunes cinéastes. »
Thierry Méranger, les Cahiers du Cinéma