Pourquoi filmez-vous ? “Trivialement, pour me rendre intéressant, au moins à mes propres yeux. Probablement, parce que mes héros de l’adolescence faisaient des films. Manifestement, pour travailler sur les questions qui me préoccupent. Concrètement, pour montrer qu’un autre type de spectacle est envisageable. Ambitieusement, pour insérer dans l’art du cinéma quelques objets qui n’y étaient pas.” Philippe Fernandez
Rue 89.
Un article de Pierre Haski.
23/11/2011
Il est des vérités qui ne passent pas. Même en Chine face à un des Etats les plus puissants au monde. Le « scandale du sang contaminé » chinois, né dans les années 90 des appétits financiers d’officiels chinois, a d’abord fait l’objet d’enquêtes journalistiques, d’un roman, et, aujourd’hui, d’un film de fiction, sorti mercredi en France.
Black Blood, du réalisateur chinois Miaoyan Zhang, ne sera pas vu par le public chinois, sauf dans des circuits parallèles forcément limités. Ce film -qui était présenté à Cannes dans la programmation indépendante de l’ACID- montre une vérité dérangeante, l’envers du décor du miracle chinois, que les bénéficiaires de la croissance des trois dernières décennies n’ont pas envie d’entendre.
Comme des centaines de milliers de paysans pauvres, dans les années 90, Xiaolin a commencé à vendre son sang pour gagner quelques dizaines de yuans (quelques euros) indispensables pour améliorer la vie misérable de sa famille sur une terre ingrate. Des prises de sang à un rythme de plus en plus fréquent, compensée par des bols d’eau, devenus une véritable obsession pour rester solide.
Cette manne d’argent facile, sans se soucier de sa santé, se transforme en véritable addiction, en tourbillon de folie jusqu’à ce qu’un virus s’introduise dans le circuit du sang et sème la mort : le VIH.
Le personnage de Xiaolin a existé à grande échelle dans la province chinoise du Henan, au centre du pays, un territoire de quelques cent millions d’habitants, dont beaucoup de paysans pauvres.
J’ai enquêté, pour Libération à l’époque, dans les « villages du sida » du Henan au début des années 2000, lorsque les paysans qui avaient vendu leur sang quelques années plus tôt ont commencé à développer la maladie et à mourir par milliers.
Vent de folie
J’ai recueilli leurs témoignages, la nuit en échappant à la vigilance des dirigeants locaux, sur le vent de folie qui s’est emparé de leur région lorsque des cadres peu scrupuleux du Parti communiste, dont certains ont poursuivi de grandes carrières jusqu’au Bureau politique, ont lancé le business du sang.
Un paysan m’a raconté :
« Un homme ne pouvait pas se marier s’il ne vendait pas son sang pour gagner de quoi construire une maison, faire vivre une famille. Nous vendions notre sang tous les jours aux stations fixes ou itinérantes ».
Des milliers de paysans, sans doute des dizaines de milliers on ne saura jamais, sont morts dans le dénuement et des souffrances atroces avant que les autorités ne consentent à reconnaître qu’il y avait eu désastre, et n’autorisent quelques soins, souvent chaotiques et détournés.
Le tout dans une impunité totale : personne n’a été sanctionné ou jugé pour ce désastre qui, en termes humains, est l’un des plus lourds depuis l’apparition du sida dans les années 80. Et plus personne n’en parle aujourd’hui, certains des activistes engagés dans la défense de ces victimes ayant dû s’exiler.
Un film exigeant
Cette histoire authentique est la toile de fond de Black Blood, qu’il faut avoir à l’esprit quand on s’apprête à passer deux heures avec Xiaolin et sa femme. C’est un film exigeant, grave, d’une esthétique sans concessions en noir et blanc, qui nous conduit pas à pas vers le désastre annoncé.
Miaoyan Zhang, dont c’est le deuxième film après Xiaolin Xiaoli, en 2007, poursuit une veine qui était celle du cinéma indépendant chinois, forcément underground, des années 90 et du début des années 2000 : une fresque sociale de la Chine en pleine transformation, loin des centres urbains qui en mettent plein la vue.
Puis les uns après les autres, pas tous toutefois, les réalisateurs de cette nouvelle génération ont commencé à regarder du côté de la classe moyenne urbaine, du côté des nouvelles problématiques de la société urbaine, plus individualistes, moins sociales.
A la fois pour répondre aux attentes du « marché », mais aussi parce que les préoccupations sociales leur semblent moins pressantes dans la superpuissante Chine des années 2010.
Pour toutes ces raisons -la vérité historique sur le scandale du sang, l’oeuvre cinématographique intransigeante, la fidélité aux engagements sociaux-, Black Blood est un film important.
« En proposant un modèle solidaire fondé sur l’idée de rencontre, l’Association du cinéma indépendant pour sa diffusion révèle aujourd’hui nombre de jeunes cinéastes. »
Thierry Méranger, les Cahiers du Cinéma