Djinn Carrénard, libre penseur

Publié le 19 décembre 2011

BRAZIL. Un article de Thomas Roland.

Lire la fiche du film : Donoma.

Octobre 2010

Film tourné en auto-production avec une équipe réduite au minimum, Donoma a fait sensation lors de sa projection au sein de la programmation de l’ACID 2010 à Cannes. Film choral atypique, Donoma, c’est aussi l’histoire d’un long chemin de croix d’une poignée de passionnés ne vivant que par et pour le cinéma.

Pour beaucoup, les films choraux, c’est à la mode. Donoma ne serait qu’un film dans l’air du temps de plus s’il ne sortait des sentiers balisés par les nombrils des sempiternels mêmes acteurs et faux cinéastes français. A travers l’histoire de quatre couples, Djinn Carrénard, jeune réalisateur habité, parle de tolérance, de foi en Dieu, de racines, du besoin de l’autre... Au sein de ce long métrage où tous ces thèmes s’entrecroisent, les ramifications sont multiples, élèvent le film dans le tortueux labyrinthe du mélange des genres. « Il y a cette grosse admiration que j’ai pour tous ces réalisateurs indépendants américains qui ont fait leur premier film avec leurs propres moyens comme Spike Lee, Jim Jarmush, Roberto Rodriguez... Cette démarche là a changé durablement le cinéma indépendant chez eux. » Malgré ces paroles revendicatrices, Djinn Carrénard n’a pas pour autant la prétention de révolutionner le cinéma français. Auto-production tournée caméra HD à l’épaule, Donoma est, par la maturité d’écriture de son auteur, sa façon de filmer très particulière, ses plans contemplatifs et ses parti pris à la lisière du fantastique, une alchimie des styles de John Cassavetes et Michelangelo Antonioni. Sachant tirer partie de ses décors, Djinn Carrénard arrive à en dégager une sorte de poésie urbaine qui n’est pas sans rappeler les derniers plans de L’éclipse du cinéaste italien. Dépouillé de tout discours social ou idéologique, le film de Djinn Carrénard est une oeuvre à part, qui va de l’humain au métaphysique. Un aspect déjà présent dans le titre, Donoma, qui « veut dire »le jour est là« en langue sioux », raconte le jeune réalisateur. « C’est à voir avec mes origines : Haïti a une grande histoire d’amour avec les Indiens. Quand nous sommes arrivés sur l’île en tant qu’esclaves, les Indiens avaient presque tous été éliminés par les Espagnols. Du coup, quelques siècles plus tard, quand les esclaves noirs prennent leur indépendance, ils décident de redonner à l’île son nom indien en hommage à ce beau peuple disparu. J’ai cherché comment dire »le jour est là« de façon concise, j’ai trouvé ce nom sioux et ça m’a parlé car je refaisais un clin d’oeil a un peuple disparu, ou presque, d’Amérique. »

Pour Djinn Carrénard et son équipe pour le moins réduite, voir son film sélectionné à l’ACID 2010 (Association du Cinéma Indépendant pour sa Diffusion) à Cannes fut la récompense d’un véritable chemin de croix. Dans toutes les têtes des personnes impliquées règnent une profonde foi en leur travail et un véritable esprit combatif : « Je me suis dit : »fais le meilleur film que tu peux faire avec les moyens que tu as« . Et les choses peuvent se débloquer très vite... Tout reste possible une fois que tu as prouvé que tu avais la capacité de faire quelque chose ». Tourner sans moyen, par conséquent, sans technicien, ne fait pas peut aux jeunes artistes, très impliqués dans le projet : lorsque certains comédiens jouent une scène, les autres sont mis à contribution pour ventouser les lieux de tournage, évitant ainsi d’éventuels faux raccords par le passage impromptu de passants. « Au niveau du plan de travail, je me suis adapté aux comédiens », se souvient Djinn Carrénard qui occupe du coup les postes de réalisateur, assistant réalisateur et directeur de la photographie. « Je leur ai dit que j’avais besoin de quinze jours pour chacun des couples du film. Chacun a pris sur ses vacances ». Après tant d’abnégation, plusieurs semaines de tournage et, surtout, de montage, Donoma voit une première fois le jour, un matin d’octobre, dans une salle obscure de Saint-Denis. La presse, pourtant invitée, brille par son absence et laisse la place à un parterre d’amis et de proches venus soutenir les acteurs et le réalisateur. Une première version de 2h28 non étalonnée, dénuée de générique, est projetée directement du logiciel Final Cut Pro sur la toile blanche, Djinn Carrénard n’ayant pas eu le temps de faire un DVD malgré la nuit passé dessus. Une parmi tant d’autres à retourner des scènes, dérusher les plans, les numériser, les monter, les couper, les ajuster pour apporter une cohérence à un film choral des plus ambitieux. Sans être abouti, force est de constater que Djinn Carrénard a un oeil, fait preuve d’originalité et sait prendre des risques. « La caméra de Djinn, c’est comme une excroissance, elle fait partie de son corps. Il est comme une chef d’orchestre, il filme avec son corps, il est capable d’avoir du recul. C’est pour ça, ses flous j’ai l’impression qu’il les vit complètement, c’est quelque chose de physique... », raconte Emilia Derou-Bernal, comédienne aussi énergique que talentueuse dans le rôle d’Analia, une professeur d’Espagnol entretenant une étrange relation avec un de ses élèves. « J’ai un côté très voyeur dans ce que je filme », surenchérit le jeune réalisateur, « et je l’accentue par rapport aux flous, à la caméra qui bouge. On a l’impression qu’il y a une troisième personne qu’on ne voit pas, qu’il y a l’homme invisible et que l’on voit à travers lui ». De cette façon de filmer en ressort une impression de spontanéité que renforce le jeu époustouflant des jeunes acteurs. Si Djinn Carrénard visualise les scènes avec clarté, il préfère s’y prendre autrement pour les communiquer à ses comédiens. « Il avait une idée précise du personnage », précise Emilia Derou-Bernal, son passé, son présent, son futur, ses peurs les plus obscures et il m’en parlait, m’en parlait pour que je puisse bien l’intégrer et le comprendre. En tout, il a passé une dizaine d’heures à m’en parler".

A l’issue de la séance, Djinn Carrénard, conscient de l’aspect inabouti du film, décide, après des mois de travail, de s’installer de nouveau devant la table de montage : certaines scènes qui ne fonctionnent pas sont coupées, éliminant ainsi des personnages, des histoires parallèles. « J’ai monté beaucoup de clips », explique-t-il, « je suis rôdé à ce rythme. Je peux jeter de grosses portions de dialogues ou de film même si j’y suis attaché. » Malgré ces coupes sombres, le métrage ne dévie pas des intentions initiales et les thèmes n’en pâtissent pas, bien au contraire. De nouvelles séquences sont tournées, des personnages prennent de nouvelles directions quand d’autres entrent en scène apportant un éclairage plus approfondi, plus subtil aussi. Pour en arriver à cette forme aussi intimiste qu’elle est ample, entre chronique sentimentale et drame existentiel, Djinn Carrénard en a fait du chemin : « C’est parti d’un voyage de trois mois aux USA pendant l’élection d’Obama. A la base, je voulais tourner un clip à New York avec une comédienne qui n’a pas pu venir. On m’a parlé d’une autre comédienne, je suis allé jeter un oeil sur son blog et j’ai vu qu’elle était en galère de logement à New-York. Et c’est quelque chose qui est très fort, qui fait vraiment flipper. Cela m’a tout de suite nourri, j’ai construit cette histoire de rencontre avec un expatrié. J’écrivais le scénario et l’on tournait dans la foulée. Cela s’est fait dans le vif, à tel point que je m’inquiétais de la cohérence du tout. Le film a été écrit, réalisé et monté en dix jours. En revenant ici, j’avais envie de m’attaquer à un truc aux dimensions de mes envies. J’avais des images fortes, envie de faite, de vivre des choses fortes ici aussi. Et, cette énergie-là, c’était l’énergie du premier film car c’est un pari, un premier film. C’est la première fois vraiment où tu vas savoir ce que tu vaux en tant que réalisateur parce que le court-métrage, c’est autre chose. Je me suis dit : »je suis gonflé de cette énergie-là et c’est tout de suite qu’il faut l’utiliser« ... » Donoma, né de cette impulsion, fait suite à ce court-métrage, White girl in her panty. D’une durée de vingt-quatre minutes, ce film tourné dans la grosse pomme est visible sur Dailymotion. Puis, à Djinn Carrénard de se lancer, avec ses comédiens pour toute équipe dans un tournage épique dans Paris. « Il n’y a pas de production parce que je suis un peu un mec de l’instant, j’aime avancer vite sur des trucs comme ça, de façon instinctive et ce n’était pas compatible avec une recherche de prod’, avec dossiers sous le bras... Je me suis lancé dedans avec une esquisse de scénario, il y a eu pas mal d’écriture dans le vif du truc. Je n’avais vraiment pas envie de gâcher cette envie-là, j’avais envie de la garder telle quelle. »

Film très ancré, de par sa démarche de réalisation, dans son temps, Donoma a titillé, en ouverture et en clôture de la piquante programmation de l’ACID, les pupilles d’un public attentif de tous âges. « D’après l’ACID, c’est la première fois qu’ils ont eu des applaudissements pendant le film, après le rap d’Analia », raconte Djinn Carrénard, « première fois qu’autant de monde est resté jusqu’à la fin du film. Seules trois personnes sont sorties sur une salle pleine de 268 places ». Les spectateurs, visiblement conquis, restent au débat et Donoma a des chances de bénéficier d’une sortie nationale au début de l’année 2011. Une bonne nouvelle qui donne tout son sens à la remarque de Djinn Carrénard : « Avec le système qu’on a, avec l’état qui s’engage dans la production, on pourrait avoir le meilleur cinéma du monde. Et avoir des foules dans les salles pour voir des films, et pas que des films divertissants, mais aussi avec du fond. Je n’ai pas la prétention à mon échelle de changer quoi que ce soit, j’ai juste la prétention de dire aux indépendants que c’est possible ». Et malgré son aspect très dialogué, la mise en scène de Donoma est traversée par un véritable souffle. Un élan qui amène bien des interrogations, en particulier la suivant : si Djinn Carrénard arrive à un tel résultat sans moyen, qu’en sera-t-il le jour où il aura une véritable production pour l’accompagner ?

Revues de presse

« En proposant un modèle solidaire fondé sur l’idée de rencontre, l’Association du cinéma indépendant pour sa diffusion révèle aujourd’hui nombre de jeunes cinéastes. »

Thierry Méranger, les Cahiers du Cinéma

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