Donoma, conte de cinéma

Publié le 15 novembre 2011

Cahiers du cinéma. Un article de Joachim Lepastier.

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Novembre 2010

Entre home movie et film choral, un premier long-métrage spontané de 2h15 crée la sensation. Produit en contrebande, lancé par l’ACID, soutenu par le GNCR, il est toujours en attente de distribution.

Un buzz certain enfle autour d’un film où un seul et même nom revient aux postes de réalisateur, scénariste, acteur, cadreur, chef opérateur, ingénieur du son et monteur. Eh non, il ne s’agit pas du dernier Vincent Gallo, mais d’un premier film totalement autoproduit, l’un des plus surprenants que le cinéma français ait offert depuis longtemps et qui depuis sa présentation à l’ACID en mai dernier trace sa route dans les festivals étrangers (Pusan, Londres, Montréal, Tübingen) : Donoma. Réalisé par Djinn Carrénard, 29 ans, le film n’a rien d’un délire narcissique et s’affirme au contraire comme l’oeuvre d’une troupe soudée (une quinzaine de personnes, comédiens et affichiste compris). Foisonnant voire débordant, sa séduction tient aussi dans un relatif oubli de la maîtrise. Il en est de Donoma comme des rencontres avec certaines personnes : on est prêts à passer outre certaines maladresses de style tant y éclate un pur tempérament.

Venu du clip, « un domaine où j’ai appris à être le seul technicien et où j’ai pu jauger ce que je pouvais faire avec peu de moyens », Carrénard travaille en homme-orchestre avec quelques alliés précieux : sa caméra HDV chaussée d’objectifs d’appareil photo pour conjurer la platitude de l’image vidéo, des micros HF et un sens de la débrouille qui fait émarger le devis global… 150 euros (le prix d’une location de smoking pour une scène finalement coupée au montage), quasi gratuité rendue possible par un système de prêts ou de services rendus (comme filmer les défilés d’un créateur pour pouvoir utiliser ses costumes).

Premier défi : domestiquer l’impro

Si Donoma interpelle, c’est qu’il ose, pour des premiers pas au cinéma, la profusion et l’excroissance narrative en suivant le destin de quatre couples aujourd’hui à Paris, dans une structure chorale où les histoires se frôlent plutôt qu’elles ne se croisent. C’est dans l’adéquation entre précarité des moyens et stimulant inconfort du propos que le film trouve sa force : une vision de l’amour et du couple nécessairement déséquilibrée, traversée d’élans de mysticisme ou de cruauté et où l’on somme l’autre de répondre à une énigme relationnelle dont il n’entend. Loin d’un charmant mais frêle « film de bande », Donoma fait preuve d’une mûre et frondeuse âpreté quant à la peinture du sentiment chez les 20-30 ans et ausculte, l’air de rien, certaines relations de pouvoir et d’arbitraire entre hommes et femmes. Cette matière conflictuelle se nourrit de ce qu’une écriture plus orthodoxe éviterait : les tours et détours de la conversation, les répétitions, insistances et variations qui loin d’alourdir le film génèrent son électricité ivre et tchatcheuse.

Pour arriver à un tel résultat, Carrénard a adopté « une méthode hybride entre l’improvisation et l’écriture de dialogue. Il y a peu de films français dont j’apprécie les dialogues, tant la langue française est particulièrement difficile à retranscrire à l’écran. J’aime beaucoup l’impro mais pas sa façon de diluer le propos et de ne plus laisser voir que de l’ego de comédien. Mon objectif, c’était d’arriver à un dialogue écrit avec toutes les imperfections, les tics de langage et même les confusions que l’on a à l’oral en français. J’avais écrit des dialogues, mais je ne les donnais pas à lire aux comédiens. Je préférais travailler avec eux sur la « partie immergée de l’iceberg », ce qui n’est pas dit dans le récit, mais se ressent fortement : leur passé, leurs rivalités, leurs connivences. Je leur racontais le schéma de la scène, les passages obligés et ils devaient y aller avec leurs propres mots. C’était réussi quand se mettaient en place des duels et des joutes verbales ». Pour qui a vu le film en salle, cette domestication des matchs d’impros consolide la double strate du spectacle Donoma : celle sur l’écran, et celle dans la salle, tant les réactions « en direct » des spectateurs participent de l’élan galvanisant du film.

Comment, malgré tout, ne pas se perdre avec une telle méthode ? Pour Carrénard qui avoue que « la difficulté aurait été davantage de suivre trois personnages sur une heure et demie », la multiplicité des récits a été plutôt en aide, car elle a aussi permis une fragmentation du travail avec les comédiens « qui ont été chacun sollicités entre sept et dix jours » ; Cette segmentation du tournage, laissant ouverts des chemins de traverse pour le montage, ramène aussi au grand naturel à filmer ressenti durant un séjour à New York en novembre 2008. D’une rencontre avec une comédienne en galère de logement naquit un court-métrage non prémédité (White girl in her panty visible sur le net), sorte de prequel de Donoma (il raconte la rencontre d’un couple qui se séparera dans le long-métrage) et surtout précieux désinhibant. « Même si Donoma est principalement un film d’intérieurs et de transports en commun, j’espère qu’il est porté par l’énergie et la photogénie new-yorkaises et qui m’ont aidées à revoir Paris avec des nouveaux yeux ».

Dernier bras de fer : la distribution

Au-delà de sa façon d’échapper aux standards d’écriture et de cinéphilie (Carrénard affirme n’avoir vu récemment que les films de Cassavetes, tant le nom revenait lors des débats post-projection), la singularité de Donoma est de parvenir à interroger les modes d’accès au long-métrage dans le système de production du cinéma français.

Si Carrénard désacralise l’objet scénario, ce n’est pas par pur entêtement, mais plutôt par une impatience et une envie d’en découdre directement avec l’objet film, autrement plus bouillonnant et organique que le papier. Les discussions et modifications de récit se passent plutôt après une première étape de montage, lors de projections tests. « En France, on pense que si on en organise, c’est pour sauver les meubles alors que c’est un processus naturel dans le cinéma américain. Dans mon cas, j’avais besoin de ces premiers retours pour densifier mon propos en supprimant une des quatre histoires initiales et en retournant plusieurs scènes mal comprises. »

La démarche globale de Donoma apporte une réjouissante, et presque inconsciente, preuve qu’il est possible de prendre à rebours les procédures actuelles qui attendent nos jeunes réalisateurs (scénario qui doit passer le long circuit des commissions, beaucoup de temps de réécriture et d’attente, mais semaines de tournage et de montage réduites à la portion congrue). Cette liberté énergiquement conquise bute encore aujourd’hui sur le dernier maillon de la chaîne : la distribution. En plus de l’agrément du CNC pas forcément évident à obtenir pour les films dits « sauvages », le film se heurte encore aux marchandages des distributeurs quant à sa durée (couper une demi-heure pour obtenir une séance de plus), demande face à laquelle Carrénard reste inflexible et exigeance d’autant plus discutable qu’après son passage cannois à l’ACID, le film peut se prévaloir du soutien du Groupement National des Cinémas de Recherche (label gagné aux côtés des derniers Oliveira ou Wiseman !). Nul doute que ce bras de fer entamé avec les critères du « film sortable ou pas » trouvera une issue permettant au plus grand nombre de juger sur pièces et surtout de constater qu’un autre cinéma français est possible.

Revues de presse

« En proposant un modèle solidaire fondé sur l’idée de rencontre, l’Association du cinéma indépendant pour sa diffusion révèle aujourd’hui nombre de jeunes cinéastes. »

Thierry Méranger, les Cahiers du Cinéma

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