Pourquoi filmez-vous ? “Trivialement, pour me rendre intéressant, au moins à mes propres yeux. Probablement, parce que mes héros de l’adolescence faisaient des films. Manifestement, pour travailler sur les questions qui me préoccupent. Concrètement, pour montrer qu’un autre type de spectacle est envisageable. Ambitieusement, pour insérer dans l’art du cinéma quelques objets qui n’y étaient pas.” Philippe Fernandez
Le Monde.
Un article de Sophie Walon.
Lire la fiche du film : Donoma.
22/11/2011
150 euros. C’est le budget de ce film qui suscite déjà, avant sa sortie, passions et quolibets. Réalisé sans technicien, sans subvention, avec du matériel prêté et des acteurs bénévoles, le premier long métrage de Djinn Carrénard fait figure de manifeste pour une nouvelle manière de faire du cinéma par temps de crise.
Malgré (à cause de ?) cette démarche originale, on peut se montrer méfiants face à ce film étiqueté « film de jeunes de banlieue », à la bande-annonce décousue et à la longueur inquiétante. D’autant plus que la production du film, qui s’est faite hors de tous les circuits d’aides habituels, pourrait tout simplement être le signe d’une qualité artistique insuffisante pour y prétendre.
Certes imparfait, Donoma est un film amateur d’un homme de 29 ans qui a endossé toutes les casquettes pour le créer : scénario, réalisation, photographie, son, montage... Et la déficience technique du film se ressent d’autant plus fortement qu’on est aujourd’hui habitué à une production audiovisuelle standardisée.
Mais précisément, Donoma, autoproclamé « film-guérilla », brise ces normes formelles et repense la façon de faire du cinéma en mêlant éthique économique, propos politique et renouvellement esthétique du cinéma.
Film choral, Donoma suit des couples qui se font et se défont à travers le destin de trois femmes : une enseignante sulfureuse, une jeune photographe qui décide de se mettre en couple avec le premier inconnu qu’elle croisera dans le métro et une adolescente ballottée entre sa sœur leucémique, un petit ami de plus en plus distant, et une soudaine crise mystique.
Donoma filme ces jeunes plus ou moins blancs, plus ou moins riches, banlieusards ou parisiens, se rencontrer, se croiser, s’aimer, se repousser, se rater, dans une série de lieux ordinaires : un lycée professionnel, une gare RER, un appartement parisien exigu...
Alternant des séquences hyperréalistes quasi-documentaires, caméra nerveuse au poing, et des scènes à l’humour ou à l’onirisme extravagant, Donoma est un film multiple : à la fois drôle et irrévérencieux, sensuel et bavard, intello et vulgaire. Il capte l’air du temps, les tourments et les précarités d’une époque et d’une génération à travers cette jeune classe moyenne urbaine qui aura rarement été filmée aussi intimement.
En faisant se télescoper les genres et les tons, Donoma semble rassembler tous les clichés du cinéma français en puisant tour à tour dans le film sentimental et psychologisant de bobos en appartement parisien, le film de banlieue et le cinéma d’auteur. En réalité, il s’agit d’aborder sous différents angles cette question simple : pourquoi aime-t-on quelqu’un ?
Djinn Carrénard interroge les critères conscients et inconscients qui guident les choix amoureux. Sans nier les logiques bien connues du désir, il met en évidence une composante moins évidente du désir, d’ordre économique.
Dans Donoma, le sentiment amoureux est soumis au monnayage : un baiser se négocie au prix d’une cigarette, un rapport sexuel est couché sur le papier comme un contrat, une relation naît parce qu’un homme a besoin d’être hébergé sur Paris...
Entre romantisme et pragmatisme, Carrénard propose un réalisme nouveau qui oublie la noblesse des sentiments traditionnellement présentés au cinéma pour explorer la nouvelle complexité des choix sentimentaux que fait émerger le néo-libéralisme.
Donoma, c’est aussi des dialogues d’une véracité inédite dans le cinéma français (sauf peut-être chez Abdellatif Kechiche), servis par des acteurs souvent épatants de justesse. Ça parle cru, ça se tait parfois longtemps, ça bafouille, ça bredouille, ça insulte... Ce résultat est le fruit d’une technique d’improvisation dirigée où les acteurs, tout en suivant les mouvements émotionnels que leur dicte le réalisateur, peuvent choisir leurs propres mots, leur propre énergie, pour les exprimer.
Un peu à la manière des films de John Cassavetes dans les années 1960 pour le cinéma américain, il se pourrait bien que Donoma inaugure un ton nouveau et une liberté inédite pour le cinéma français.
« En proposant un modèle solidaire fondé sur l’idée de rencontre, l’Association du cinéma indépendant pour sa diffusion révèle aujourd’hui nombre de jeunes cinéastes. »
Thierry Méranger, les Cahiers du Cinéma