Pourquoi filmez-vous ? “Trivialement, pour me rendre intéressant, au moins à mes propres yeux. Probablement, parce que mes héros de l’adolescence faisaient des films. Manifestement, pour travailler sur les questions qui me préoccupent. Concrètement, pour montrer qu’un autre type de spectacle est envisageable. Ambitieusement, pour insérer dans l’art du cinéma quelques objets qui n’y étaient pas.” Philippe Fernandez
L’Humanité.
Un article de D.W..
Lire la fiche du film : Sur la Planche.
« Tomber de soi-même, voilà une dégringolade ». Le constat provient du monologue intérieur d’une jeune fille. Elle le profère de sa voix âpre, tandis que nous la découvrons, muette, semblant contempler le vide au travers d’une fenêtre. De la pénombre qui paraît l’avoir acculée là, de l’espace sonore que ses mots emplissent, se dégage comme une claustrophobie à quoi contribue encore la présence, derrière elle, de policiers. Un flash-back va nous ramener quelques semaines plus tôt, aux racines de l’itinéraire qui l’a conduite à son incarcération. Badia (Soufia Issami), la vingtaine, est arrivée à Tanger depuis Casablanca. Comme des milliers d’autres, venues des terres de l’intérieur, elle travaille dans la grande ville portuaire dont la zone franche aspire les forces vives Badia, son amie Imane (Mouna Bahmad), dépiautent des tonnes de crevettes dans une usine de conditionnement du Vieux-Port. Le blanc des bonnets et des blouses se fond dans une lumière blanche qui aveugle toute possibilité de hors-champ. Si les aspirations d’Imane se bornent à intégrer la zone franche pour grimper du statut de « fille-crevette » à celui de « fille-textile » dans l’une des grandes entreprises étrangères, il en va autrement pour Badia. La compulsion de ses monologues intérieurs, semblables à celui qui amorçait le récit, l’isole sans qu’elle parvienne à atteindre cette autre personnalité dictée par ses auto-injonctions. Badia agit, pourtant, et la paisible Imane la seconde. Elles cavalent à toutes jambes des escarpements de ruelles au réduit où leur survie s’agence vite fait. Le seul temps long est celui que Badia consacre à frotter sa peau des savons et essences qui pourraient la débarrasser de la puanteur du travail, brossage à vif d’où devrait jaillir une mue. Elles avalent trois bouchées, se changent, sautent dans des taxis, se posent dans les bars où elles soulèvent sans peine des hommes peu farouches, se laissent embarquer où bon leur semble, font main basse sur tout butin délaissé qu’elles revendent aussitôt. Décrocher d’ici. Tout plaquer. Jeunes filles aux cheveux libres, libres surtout de mendier leur croûte. Échues au tenue de l’un de leurs périples dans la villa d’un boss de la mafia locale, Badia et Imane vont y rencontrer deux autres filles, Asma et Nawal (Sara Betioui et Nouzha Akel). Elles vont illico former une bande de voleuses, de « crâneuses bricoleuses de l’urgence », tenter ensemble le gros coup décisif. Leur petit groupe au souffle court respire la méfiance et l’hésitation, l’amateurisme et la fièvre, le commun désir d’exister qu’un incendie achèvera de calciner. Leïla Kilani, caméra à l’épaule et lumières naturelles, filme en plans mobiles et serrés, en fragments qui font sens. Documentanste habituée à traquer les rues et à saisir ce qui surgit elle confie le commentaire psychologique à une ville de pluie et de nuit, au décor factice de la zone franche, sature l’espace du film de ces vies aliénées. Comme les personnages de Pasolini, ceux de Vivre vite de Carlos Saura, les filles de Leïla Kilani courent au-dessus du précipice.
« En proposant un modèle solidaire fondé sur l’idée de rencontre, l’Association du cinéma indépendant pour sa diffusion révèle aujourd’hui nombre de jeunes cinéastes. »
Thierry Méranger, les Cahiers du Cinéma