La révolution, caméra au poing

Publié le 24 janvier 2012

Marianne. Un article de Agnès Catherine Poirier.

Lire la fiche du film : Tahrir, Place de la Libération.

Embarqué aux côtés des insurgés égyptiens, le réalisateur Stefano Savona a filmé la chute du régime de Moubarak en temps réel.

« On ne fait pas un film sur un lieu mais sur les gens qui l’incarnent. » Ainsi s’exprime le documentariste italien Stefano Savona, auteur de Tahrir, place de la Liberation, en salles le 25 janvier. Etudiants, cinéphiles et critiques internationaux sont venus l’écouter lors d’une “leçon d’image” sur le thème “politique et spectacle”, pendant le Festival du film de Turin en décembre dernier. Dans ses bureaux sous les toits de la via Verdi, le directeur de la programmation documentaire, Davide Oberto, explique son choix et s’enthousiasme pour le film : « La capacité de Stefano Savona à se placer dans cet endroit et de transformer en cinéma tout ce qui passe devant son objectif est prodigieuse. Sa caméra dispose d’un cadre très précis, pourtant il réussit, dans une situation très fragile à capter tout un monde. » Fin janvier 2011, Stefano Savona qui a étudié l’egyptologie et connaît bien le pays pour l’avoir arpenté de long en large comprend qu’il s’y passe des événements inhabituels : « Je suis parti du jour au lendemain, sur une intuition, seul avec un appareil photo [un Canon SD] en guise de caméra question de discrétion.” ll ne sait pas s’il va pouvoir filmer, et encore moins s’il va pouvoir entrer sur la place Tahrir avec sa caméra. Il loue une chambre d’hôtel, s’empare du rideau de douche pour se faire un sac de couchage de fortune, recharge les batteries de son appareil, et réussit à franchir les contrôles à l’entrée de la place. Une fois à Tahrir, il préfère y rester : »Il était plus dangereux, d’en sortir que d’y entrer.« Il filme nuit et jour jusqu’à la chute d’Hosni Moubarak. »Deux semaines à camper à la belle étoile avec un million d’inconnus", résume-t-il en souriant. Il part immédiatement à la recherche de ses personnages et choisit Elsayed, Noha et Ahmed, trois jeunes gens, les visages de la revolution. On les voit, au milieu de la foule se couvrir la figure pour se protéger des tirs de gaz lacrymogène, casser des pierres en morceaux pour les lancer contre les chars, suivre sur des écrans de télévision ce que le monde dit d’eux.

Une parole libérée
"Moi qui connais bien la société égyptienne, j’ai été stupéfait de découvrir sur la place Tahrir des gens de milieux très différents se parler et débattre ensemble. La veille, ils ne se seraient jamais adressé un mot.” Justement, cette liberté d’expression se place au cœur du film de Savona : « Je n’avais jamais réussi à faire un film en Egypte, car la parole y était contrainte depuis plus de trente ans. Avant la chute de Moubarak, c’était un pays où l’on ne parlait que de la vie quotidienne, des courses à faire ou des pots-de-vin à distribuer pour obtenir tel ou tel service. » Soudain, en seulement deux semaines, les verrous sautent et le débat public renaît. A Tahrir, Savona revit des sensations comme celles vécues pendant le tournage de son documentaire Carnets d’un combattant kurde, en 2006 : « La peur de chaque instant, l’accélération du temps, l’ivresse des mots cette drogue collective qu’est l’espoir, un enthousiasme insensé. » Sa mise en scène est exceptionnelle, surtout au regard des circonstances. L’œil de Savona ne perd jamais de vue ses jeunes acteurs dans cette foule innombrable. La situation vécue, complexe, mouvante, imprévisible, semble parfaitement exprimée par les points de vue des acteurs choisis. Les scènes de violence dans lesquelles il se trouve plongé apparaissent étonnamment maîtrisées, dans le sens où il réussit à les rendre intelligibles. Toujours actifs, Elsayed, Noha et Ahmed ont réoccupé Tahrir quelques jours avant les élections du 28 novembre : « Ce qui se passe aujourd’hui, la lutte contre l’armée toujours au pouvoir, se trouvait déjà là, en filigrane, en février dernier. » Savona se tient prêt à repartir.

Revues de presse

« En proposant un modèle solidaire fondé sur l’idée de rencontre, l’Association du cinéma indépendant pour sa diffusion révèle aujourd’hui nombre de jeunes cinéastes. »

Thierry Méranger, les Cahiers du Cinéma

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