Pourquoi filmez-vous ? “Trivialement, pour me rendre intéressant, au moins à mes propres yeux. Probablement, parce que mes héros de l’adolescence faisaient des films. Manifestement, pour travailler sur les questions qui me préoccupent. Concrètement, pour montrer qu’un autre type de spectacle est envisageable. Ambitieusement, pour insérer dans l’art du cinéma quelques objets qui n’y étaient pas.” Philippe Fernandez
Les Inrockuptibles.
Un article de Léo Soesanto.
Lire la fiche du film : Donoma.
4 Juin 2010
Un confrère twittait ainsi pendant Cannes : « si tu te retrouves à une projection de l’ACID à Cannes, c’est que tu as oublié de faire quelque chose de plus important ». Oui, monsieur. Non. Au vu de la disette (parfois) de films vraiment enthousiasmants (cette année, celles d’avant, celles futures), il convient de toujours fureter dans les sélections parallèles : ici, celle de l’Association du Cinéma Indépendant pour sa Diffusion, regorgeant toujours de films dits « petits » par rapport aux « grands » de la Compétition Officielle, mais qui ne déméritent jamais dans leur fraîcheur de première oeuvre. L’année dernière, l’ACID diffusait le très beau La Fille La Plus Heureuse du Monde, sorte de version roumaine et réaliste d’Un Jour Sans Fin, qu’on aurait très bien vu dans une sélection dite « plus prestigieuse ».
Cette année, le mot indépendance débordait l’ACID et trottait sur la Croisette selon différents modes : Godard proposant le jour même de sa projection son film Film Socialisme en vod sur Internet, Olivier Assayas court-circuitant le cinéma en passant par la télévision (Canal +) pour faire un vrai film, mais pour la télévision, avec Carlos… au sein de l’ACID, le film Donoma cassait lui aussi la donne traditionnelle en affichant sa liberté sur tous les plans.
Son jeune réalisateur Djinn Carrénard voulait faire un film… et l’a fait très vite, du désir à l’action, en court-circuitant les modalités classiques (attente de financements, attente… et attente) et en tournant guerilla-style. John Carpenter disait que « faire un film, c’est déplacer une armée derrière une montagne avant le coucher du soleil ». Carrénard et sa troupe (indissociables) se la sont joués commando malin, faisant gratuitement Donoma avec des bouts de ficelles. Une caméra, des idées, un ton et puis c’est tout.
Cette liberté se retrouve tout au long du film, et qu’une production classique aurait bridé : des plans-séquences qui n’en finissent pas, des bavardages dont un dans le noir total (celui d’un couloir d’immeuble, rythmé par le minuteur), des intrigues qui s’emboîtent sans forcément se résoudre et surtout beaucoup de vie. La série télé s’y entrechoque avec la photographie et le théâtre de rue dans un bouillonnement foutraque et réjouissant.
Donoma fait se croiser plusieurs personnages de divers milieux : une prof d’espagnol et son élève revêche mais amoureux, une jeune fille agnostique mais madone malgré elle touchée par la grâce, une photographe s’entichant du premier venu. Free-style et vivant dans la forme, le film est paradoxalement plutôt déterministe sur le fond. Ou comment être condamné à aller vers celui, celle qu’il ne faut pas, à aimer ce qui pourrait vous détruire. Mais plutôt que de faire pensum, Donoma accepte cela avec un sourire résigné et une tristesse zen culminant dans un lever de soleil qui donne son titre au film : un prénom amérindien qui signifie « le jour est là », mais qu’on pourrait lire comme Dogma (on pense au film de Kevin Smith, mais moins la déconnade) ou Ma-dono.
A Cannes, on constatait de visu en rencontrant l’équipe d’acteurs tous pour un un pour tous qu’elle était très proche de son incarnation à l’écran. Et, bon, une fois un film mis dans la boîte, aussi librement soit-il, il faut le montrer. Des négociations avec un distributeur sont en cours et la vie de festival commence. L’équipe a déjà son plan de bataille pour faire la promo, à l’arrache, à coups de happenings et autres « trucs top secrets ». « On a fait ce film un peu de la manière dont il ne faut pas faire des films, mais ce qu’on veut au final, c’est qu’il finisse dans les salles et qu’on voit l’affiche à l’UGC Odéon », dixit Djinn Carrénard. Amen.
« En proposant un modèle solidaire fondé sur l’idée de rencontre, l’Association du cinéma indépendant pour sa diffusion révèle aujourd’hui nombre de jeunes cinéastes. »
Thierry Méranger, les Cahiers du Cinéma