Pourquoi filmez-vous ? “Trivialement, pour me rendre intéressant, au moins à mes propres yeux. Probablement, parce que mes héros de l’adolescence faisaient des films. Manifestement, pour travailler sur les questions qui me préoccupent. Concrètement, pour montrer qu’un autre type de spectacle est envisageable. Ambitieusement, pour insérer dans l’art du cinéma quelques objets qui n’y étaient pas.” Philippe Fernandez
XXI.
Un article de Élise Gruau.
Lire la fiche du film : Tahrir, Place de la Libération.
Le réalisateur italien Stefano Savona attendait depuis des années le moment de faire un film en Egypte :« La ville est photogénique, mais il manquait une parole commune pour raconter une histoire. » En voyant les premières images des manifestations, il comprend que le vent tourne et décide de s’envoler pour Le Caire. « Pour la première fois, je voyais tout le monde prêt à se mettre devant la caméra et à donner son opinion », poursuit-il. Seul avec une caméra légère, il s’immerge place Tahrir, et tourne jusqu’à la chute de Moubarak. Le résultat est un film stupéfiant. Sans commentaire ni analyse, il plonge au cœur du bouillonnement révolutionnaire.
Contemplative ou fébrile, la caméra déambule au rythme des soubresauts de la place pour en dévoiler les mille visages : femmes voilées ou non, étudiants, hommes d’affaires et chômeurs, enfants, vieillards… « Voici les Egyptiens, venez voir les Egyptiens qui se sont réveillés ! » crient les manifestants. Un peuple se découvre uni, « Nous sommes une seule main ! », et fier, « Nous sommes exemplaires car nous n’avons pas d’armes. » La jeunesse donne le tempo du mouvement et galvanise les troupes. « Je suis un jeune Egyptien ! J’ai 62 ans, mais je suis l’un de vous ! », s’enflamme un homme.
Une révolution, c’est d’abord l’art de l’improvisation. Face à l’urgence, la foule de plusieurs centaines de milliers de personnes invente, se débrouille, bricole. Lorsque Wael Ghonim, « héros » de la jeunesse égyptienne, tente de s’adresser à elle depuis une estrade, le micro ne marche pas... Face aux assauts des partisans du régime, les trottoirs disloqués se font munitions, des casques de fortune en carton sont hâtivement confectionnés… Non loin des barricades, les femmes tambourinent avec des barres de fer pour encourager les combattants. On évacue les blessés, on accompagne les morts.
La révolution est un combat, elle est aussi une fête, où l’on se prend à rêver que tout est possible. À Tahrir, les slogans fusent et ne cessent de se réinventer, donnant à entendre la petite musique d’une révolution qui monte, qui monte : « Moubarak, il en a hérité, de ce pays ? Ce pays, c’est la ferme de son père ? Et il va le garder encore 30 ans ? » ; « Le peuple n’a pas de pain. Nous sommes le peuple qui travaille, nous sommes le peuple qui a faim, nous sommes le peuple à qui tout est interdit. » Et le peuple rit, danse, car il croit.
Le réalisateur suit au plus près un groupe de jeunes qu’on entend débattre. Faut-il abolir la constitution dès maintenant ? Pourra-t-on se contenter de la chute du président ? Peut-on faire confiance à l’armée ? Doit-on craindre les salafistes ? « Laïc ou religieux, on ne discute pas de ça maintenant, la priorité c’est la chute du régime. » Leurs questions, un an après, résonnent et brûlent par leur justesse.
« En proposant un modèle solidaire fondé sur l’idée de rencontre, l’Association du cinéma indépendant pour sa diffusion révèle aujourd’hui nombre de jeunes cinéastes. »
Thierry Méranger, les Cahiers du Cinéma