Pourquoi filmez-vous ? “Trivialement, pour me rendre intéressant, au moins à mes propres yeux. Probablement, parce que mes héros de l’adolescence faisaient des films. Manifestement, pour travailler sur les questions qui me préoccupent. Concrètement, pour montrer qu’un autre type de spectacle est envisageable. Ambitieusement, pour insérer dans l’art du cinéma quelques objets qui n’y étaient pas.” Philippe Fernandez
Cahiers du cinéma.
Un article de Joachim Lepastier.
Lire la fiche du film : Curling.
Si le nom de Denis Côté est encore largement inconnu chez nous, la densité de sa filmographie (cinq longs métrages, tous inédits en France, et une quinzaine de courts) commence à dessiner une oeuvre profondément singulière [...].
Curling joue le jeu du film noir dans la neige immaculée, mais sans assassin ni enquête et où les traces de sang trouant le glacis de l’hiver déclenchent de curieuses épiphanies affectives. A l’inverse d’un schéma classique de polar où un événement criminel fait basculer dans un au-delà de la normalité, ici c’est la découverte de cadavres dans la forêt qui permet à un étrange duo père/fille isolé du monde de s’ouvrir aux autres. A l’instar du sport qui lui donne son titre (une pétanque sur glace au ralenti), Curling procède d’un art assumé du contournement en jouant de drôles de mouvements de balancier, entre sidération et loufoquerie quotidienne. Ses longs plans-séquences, mettant souvent en jeu les perspectives infinies du paysage ou celles plus restreintes des pistes de bowling ou de curling, sont autant de scénographies qui passent par les motifs du film de genre, esquivent parfois sciemment leurs développement mais aboutissent ailleurs : à une inattendue tendresse.
Denis Côté tourne un film par an depuis 2005, mais il portait Curling en lui depuis trois ans. Si sa filmographie s’est lancée sur un rythme soutenu, il jure qu’il se s’agit aucunement d’une « course contre la montre ». Certes, Fassbinder est son cinéaste préféré, mais la densité de sa filmographie tient à d’heureux enchaînements ayant permis la coexistence de films « mûris » (Elle veut le chaos et Curling) avec des projets réalisés lors de tournages-sprints d’une dizaine de jours aux budgets squelettiques (entre 10 000 et 60 000 dollars) fournis par des bourses (Les Etats nordiques, « film improvisé au bout de la route »), des prix dans les festivals (Nos vies privées, « tourné avec deux acteurs bulgares et sous la secrète influence des Yeux sans visage »), ou des résidences au sein de compagnies (Carcasses qui, plus qu’un hybride documentaire-fiction, se révèle aux yeux de son auteur « un puzzle improbable qui garde toujours une part de mystère », même s’il l’a vu « plus de 100 fois »).
Cette vitesse, qui a pu lui attirer la condescendance de certains de ses pairs, s’accompagne d’un aplomb à revendiquer sa « réaction contre la dictature du sujet. Je deviens agressif quand on me demande ce que racontent mes films. Ils ne racontent pas. Ils montrent du cinéma. » Et si des pans entiers du récit sont parfois laissé dans l’ombre, il se désole : « Trop de gens voient ça comme une provocation et m’accusent de mes dédouaner de mes obligations narratives ». Il se dit certain de « pouvoir répondre au pourquoi des trous de [ses] récits » et renchérit même : « Permettre au spectateur de combler les trous dans un film, si ce n’est pas un cadeau à lui faire, je ne sais pas ce que c’est. »
C’est que la démarche funambule de Côté joue sur une marge étroite, un sens de l’humour à froid et du surgissement sur la corde raide. Le risque de ce cinéma nourri d’incongruité est précisément de larguer trop facilement les amarres du rationnel. « Sur Les lignes ennemies, les comédiens, qui jouaient une troupe de militaires fantoches, avaient plein d’idées pour moi, mais si je les écoutais, ça tournait à la farce. »
Car somme toute, le regard de Côté est plus patient et méthodique qu’il n’en a l’air. Si son attention s’est toujours portée sur des personnages dont le point commun est d’être, comme il est dit dans Curling, « du genre à se foutre dans le lac pour pas que la pluie les mouille », la motivation secrète de ses films rejoint un noble devoir de cinéaste : ramener ses personnages « vers les vivants », leur refaire parcourir la distance qui les a mis « juste un pied à côté du monde », un parcours intime finalement libre et émouvant, aux antipodes d’une autoritaire remise dans le droit chemin.
Est-il possible de dire que nous tenons là une autre définition des pas de Côté ? Quoi qu’il en soit, lui-même ancien critique, il revendique également « une approche oblique du cinéma d’auteur » partagée selon lui par Albert Serra, Quentin Dupieux ou Corneliu Porumboiu, signataires de films dans lesquels la drôlerie n’est pas la finalité mais la composante plus secrète d’un regard inquiet, incrédule mais loin d’être désespéré, posé sur le monde. Dit autrement : « Dans nos films, il y a de l’humour, mais vous n’êtes pas obligés de rire. »
« En proposant un modèle solidaire fondé sur l’idée de rencontre, l’Association du cinéma indépendant pour sa diffusion révèle aujourd’hui nombre de jeunes cinéastes. »
Thierry Méranger, les Cahiers du Cinéma