« Mafrouza » : un éblouissant témoignage

Publié le 14 juin 2011

Le Monde. Un article de Jacques Mandelbaum.

Lire la fiche du film : La Main du Papillon (Mafrouza 4). Lire la fiche du film : Mafrouza, le cycle. Lire la fiche du film : Que Faire ? (Mafrouza 3). Lire la fiche du film : Oh La Nuit ! (Mafrouza 1). Lire la fiche du film : Coeur (Mafrouza 2). Lire la fiche du film : Paraboles (Mafrouza 5).

Il arrive que des films hors normes suscitent chez le critique un dilemme favorisant un début d’ulcère. Comment, par exemple, présenter Mafrouza ? L’élémentaire honnêteté professionnelle consisterait à l’introduire pour ce qu’il est : un documentaire de douze heures sur un bidonville égyptien, filmé par une réalisatrice française inconnue en caméra DV. L’honnêteté, c’est bien joli, mais, sur un coup pareil, il faudrait être idéaliste pour en mésestimer l’effet sur un lecteur sain d’esprit, raisonnablement accaparé par les soucis de la vie quotidienne, et en quête d’un légitime divertissement : dès le point apposé à cette phrase assassine, il y a fort à parier que la messe sera dite.

L’idéal serait de faire voir, en même temps qu’on les écrit, ce qu’il y a sous ces mots. Douze heures ? On les voit à peine passer. Un documentaire ? Plutôt une extraordinaire expérience cinématographique. Et de préciser dans la foulée tout ce par quoi le film dynamite le lugubre du présupposé. La chaleur, la beauté, la musique, l’humour, l’intelligence, la fierté, le partage, l’insolence. D’évoquer aussi, d’emblée, ce qu’il y a d’exceptionnel dans ce qu’il montre : le peuple incarné, dans sa souffrance et dans sa joie, dans son impertinence et sa dignité, tel que le régime général des images l’ignore ; la vie même, célébrée avec une frénésie carnavalesque, un désordre de dévotion et de truculence, jusque dans les immondices d’un dépotoir social. Tout ce qui fait en somme de Mafrouza un film-monde, un film-monstre, un film-choc, comme on n’en a quasiment jamais vu.

On a déjà raconté dans ces colonnes (Le Monde du 20-21 février) sa mise en oeuvre : Emmanuelle Demoris part seule à Alexandrie en 2002, s’immerge dans le quartier de Mafrouza contigu au port, filme durant deux ans ses habitants, trouve les moyens de monter le film à Paris grâce au soutien inespéré d’un vénérable jeune homme de 86 ans, Jean Gruault, qui ne fut rien moins que le scénariste de François Truffaut. Cette époustouflante aventure qui aura duré dix ans, la voici aujourd’hui ramassée dans les douze heures de Mafrouza, dont l’intégrale a été projetée en première mondiale par le Festival de Locarno en août 2010.

Tombeau poétique

Cinq parties composent opportunément le film, offrant au spectateur la liberté de goûter à l’une pour décider d’y revenir ou pas. Oh la nuit fait office d’introduction : on y apprend que le quartier, pour déshérité qu’il soit, est construit sur les vestiges d’une nécropole gallo-romaine, on s’y familiarise avec une juste distance de tournage (ni tout à fait dedans, ni tout à fait dehors, la réalisatrice est régulièrement interpellée derrière sa caméra), on y fait connaissance avec des personnages qu’on apprendra à aimer. Mohammed Khattab, épicier nonchalant et cheikh débonnaire ; Adel et Ghada, jeune couple déchirant que la misère ne fait pas plier ; Hassan, voyou au coeur pur et aux yeux d’enfant, troubadour de l’insurrection poétique, déserteur convaincu. Beaucoup d’autres encore. Coeur nous plonge dans l’adversité, matière première de la vie du ghetto : inondations permanentes, coups de couteau, couples qui flanchent, et jusqu’à la défiance qui s’exprime à l’égard de l’étrangère qui vient filmer cela.

Que faire ? administre a contrario la preuve des ressources infinies de ce petit peuple, de son talent pour la survie, la prouesse discursive, l’insulte spirituelle. La Main du papillon trouve confirmation de cette disposition dans les rituels collectifs qui entourent la naissance d’un enfant ou les fiançailles d’une jeune fille, dans tout ce qui tisse et renforce le tissu collectif de ces exclus de l’ordre social. Paraboles, centré autour de la fête de l’Aïd et de l’éviction du cheikh local par les Frères musulmans, ouvre enfin à la tristesse de la fin du film en même temps qu’à celle du quartier. De fait, trois ans après la fin du tournage, la réalité se chargera de l’épilogue : Mafrouza a été rasé en 2007, et ses habitants relogés à 15 kilomètres de la ville, dans la radieuse Cité Moubarak dont le destin, par extension, nous est aujourd’hui connu.

Mafrouza, le film, est donc tout ce qu’il en reste. Un tombeau poétique, une prophétie politique, un film d’amour. On pense, naturellement, à un pendant documentaire de l’oeuvre du grand cinéaste égyptien Youssef Chahine. On pense, plus encore, à deux références contemporaines, dont Mafrouza partage la préoccupation morale, l’engagement sur le long terme, l’enjeu esthétique. La série cinématographique du Portugais Pedro Costa sur les laissés-pour-compte du bidonville de Fontainhas (Ossos, 1997 ; Dans la chambre de Vanda, 2000 ; En avant jeunesse !, 2006). Le monument du Chinois Wang Bing consacré à la perdition des ouvriers victimes du démantèlement d’un complexe industriel (A l’ouest des rails, 2003). A leur suite, Mafrouza imprime la vraie légende des parias de notre temps.

LE MONDE - JACQUES MANDELBAUM

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