Pourquoi filmez-vous ? “Trivialement, pour me rendre intéressant, au moins à mes propres yeux. Probablement, parce que mes héros de l’adolescence faisaient des films. Manifestement, pour travailler sur les questions qui me préoccupent. Concrètement, pour montrer qu’un autre type de spectacle est envisageable. Ambitieusement, pour insérer dans l’art du cinéma quelques objets qui n’y étaient pas.” Philippe Fernandez
L’Histoire.
Un article de Antoine De Baeque.
Lire la fiche du film : Nous, Princesses de Clèves.
La Princesse de Clèves et le président
Par Antoine de Baecque Historien et critique de cinéma publié dans L’Histoire n° 362 - 03/2011
Le 23 février 2006, en meeting à Lyon, Nicolas Sarkozy se lâche à propos du programme du concours d’attaché d’administration : « Un sadique ou un imbécile, choisissez, avait mis dans le programme d’interroger les concurrents sur La Princesse de Clèves. Je ne sais pas si cela vous est souvent arrivé de demander à la guichetière ce qu’elle pensait de La Princesse de Clèves. Imaginez un peu le spectacle ! En tout cas, je l’ai lu il y a tellement longtemps qu’il y a de fortes chances que j’aie raté l’examen ! » Cette petite phrase peu reluisante a déclenché quelques répliques : lecture publique du roman de Mme de La Fayette devant la Sorbonne, distribution au Salon du livre de pin’s « Je lis La Princesse de Clèves », envol en flèche des ventes du roman... Parmi ces manifestations, la dernière en date, et non la moins cinglante, est le film documentaire de Régis Sauder Nous, Princesses de Clèves, tourné au lycée Diderot, dans la zone réputée « difficile » des quartiers nord de Marseille. On y suit la relation, somme toute passionnelle, qui unit une classe de première/terminale avec ce texte. Voici la réplique à Sarkozy : comment une vingtaine de lycéens de 17 ans s’approprient, hic et nunc , un roman du XVIIe siècle décrivant un amour à la cour de France sous Henri II, il y a quatre siècles et demi. Ces jeunes gens connaissent le premier roman français sur le bout des doigts et s’y reconnaissent. Ils débutent certes dans la vie et le système scolaire avec une longueur de retard, mais récupèrent ces mots de la langue classique avec d’autant plus de fierté, presque une certaine violence. L’une des élèves le dit avec véhémence : « On ne veut pas de sous-littérature écrite spécialement pour nous, on veut la grande littérature. » Qu’est-ce qui les touche tant dans ce texte ? D’abord, une histoire d’amour passionnelle. La part de mystère d’une personne difficile à comprendre : l’aveu au mari et, après sa mort, le refus de vivre une passion devenue possible. Peut-être ces garçons et ces filles sont-ils sensibles aussi à la dimension collective, transfert des rites de la cour du roi de France vers la vie communautaire d’une cité en 2010 : une sorte de code d’honneur qui impose de ne pas trahir, ne pas déroger, ne pas décevoir. Être respecté. Les élèves vivent dans ces valeurs par rapport à leur famille, par rapport à leurs ami(e)s. Chez eux, le roman s’incarne : devenir une « belle personne » comme la princesse de Clèves, s’identifier à cette figure de l’« honnête homme » que revendique l’un d’entre eux, Abou. Sans oublier le sort fait aux jeunes femmes au sein d’une famille ou d’une religion leur assignant une place très normée, qui concerne les filles des cités d’aujourd’hui. Lors d’une visite à la réserve des livres rares de la BNF, où ils sont reçus pour voir la première édition de La Princesse de Clèves , l’une d’elles murmure : « Ça nous renvoie à notre condition. » Une nouvelle réponse à la provocation d’un politique mal inspiré : ces élèves ont perçu que seule la culture peut les hisser plus haut, s’ils savent s’emparer d’un texte littéraire classique alors qu’ils n’y ont a priori pas « droit ». A cet instant précis La Princesse de Clèves les a rendus meilleurs.
« En proposant un modèle solidaire fondé sur l’idée de rencontre, l’Association du cinéma indépendant pour sa diffusion révèle aujourd’hui nombre de jeunes cinéastes. »
Thierry Méranger, les Cahiers du Cinéma