Pourquoi Filmez-vous ? « Pour courir plus vite que le doute. Pour tenter de retrouver la grâce perdue. Pour mettre l’ennui de vivre sur liste d’attente. Parce que, les histoires, je préfère les raconter plutôt que les vivre. Parce que dans la vie, on n’a pas le final cut. Parce que Dieu est un metteur en scène dont je jalouse chaque mauvaise idée. »
François Zabaleta, cinéaste
Critikat.fr.
Un article de Arnaud Hée.
Lire la fiche du film : Sombras (Les ombres).
Présenté par l’ACID à Cannes en 2009, passé et remarqué dans de nombreux festivals (dont Doclisboa, la même année), Sombras a fini par se frayer un chemin dans la jungle de la distribution, si cruelle pour la création documentaire. Oriol Canals formule une subtile variation autour de destins de migrants, à l’équilibre entre modestie et ambition. Sombras porte sur une question contemporaine lancinante et insoluble qui a inspiré de nombreux films : les migrations clandestines. En dehors du fait qu’il s’agit de donner une représentation à des invisibles – ou une contre-représentation, à l’encontre de celle, par exemple, de la télévision et de ses actualité –, on peut se risquer à une hypothèse pour expliquer cette accointance entre ce sujet et le cinéma. Ces flux mettent en jeu des questions de projection d’un imaginaire et de fantasmes, aussi d’espace. Bref, autant d’éléments cinématographiques – un champ (où l’on est) et un contrechamp (d’où l’on est parti) se confondant souvent avec un hors-champ. Des œuvres se situent parfois à l’interstice de ces régimes de représentation, comme le beau et douloureux Après l’océan d’Éliane de Latour (2009), une fiction. Dans ce dernier, un duo solidaire arrivé en Espagne se trouvait séparé suite à une descente de police ; l’un en réchappait et continuait sa route en France puis en Grande-Bretagne, l’autre vivait la honte du retour au pays. L’un devenait à la fois le hors-champ et le contrechamp de l’autre – même s’ils restaient liés par quelques enregistrements audio, et envois d’argent d’Europe en Afrique. Se déroulant également en Espagne, Sombras propose de renouer avec un pays et une famille dont on est parfois sans nouvelles depuis de nombreuses années. Une partie du dispositif du film repose sur une forme de nudité : on étend un drap blanc, pose la caméra sur un pied ; des visages à la peau sombre viennent se poster devant l’objectif et disent une lettre filmée à ceux du pays. Autant de bouteilles à la mer pour ces rescapés d’une traversée de tous les dangers ? On peut penser le contraire ; dans le générique de fin, on voit des mains s’affairer, garnir des enveloppes de cassettes, pour les destinataires de cette correspondance. Sombras est un film, c’est aussi un fil qui tente de renouer un lien rompu, modestement, pour quelques individus. Un fil aussi fragile et modeste que ces vies malmenées dans cette Europe que l’on rêve en Eldorado au sud de la Méditerranée. Il faut aussi dire qu’un étrange sentiment provient du laps de temps entre l’année de tournage – 2008 – et aujourd’hui. Il émane du présent troublé de l’Espagne ; ce pays d’émigration hier, devenu un pays d’immigration attractif, en train de redevenir un pays de migrants pour la jeunesse qualifiée. Une situation évidemment incomparable à celle de ces damnés africains, mais d’une ironie tout à fait singulière. Le titre nous dit « sombras » (« des ombres »), on pourrait tout autant évoquer des âmes errantes coincées dans un purgatoire qui prend des airs d’éternité. Ces personnes déambulent à côté de la vie, repoussées dans les marges de ce territoire, occupant des campements de fortune dans des terrains vagues, marchant au bord des voies rapides. Pour les autochtones, ils font partie du paysage, on frôle à peine du regard cette présence familière. Outre son dispositif de correspondance entre ici et là-bas, Sombras dit bien cette condition où l’absurde le dispute au tragique. On se situe loin du geste poético-rageur de Sylvain George dans Qu’ils reposent en révolte (2010), l’autre pan du film privilégie une douceur âpre, une lenteur et des trouées contemplatives – parfois très graphiques visuellement – qui inscrivent une mélancolie poignante, formulant le surplace et le désœuvrement. À une reprise, la représentation se trouve rompue car la caméra est malvenue et malmenée, certains souhaitent rester sans visage – et sans nom. Une autre fois, on passe par la reformulation et le simulacre lors d’une séance de « location de papiers » baignant dans une atmosphère de film noir – une obscurité rompue par quelques lumières tranchantes découpant ces silhouettes. Des êtres scindés, ni ici, ni là-bas : nulle part.
« En proposant un modèle solidaire fondé sur l’idée de rencontre, l’Association du cinéma indépendant pour sa diffusion révèle aujourd’hui nombre de jeunes cinéastes. »
Thierry Méranger, les Cahiers du Cinéma