« Nous sommes partis à la conquête de la France »

Publié le 23 novembre 2011

Libération. Un article de Didier Péron.

Lire la fiche du film : Donoma.

23/11/2011

Carnet de bord . Djinn Carrénard raconte le Donoma Guerilla Tour et la façon dont il a imposé son film sur les routes, bousculant la routine de la promo et de la sortie en salles :

Djinn Carrénard, 30 ans, né à Haïti a décidé de mener jusqu’au bout l’aventure Donoma en free style ou franc-tireur. Pour se faire une place, il rue dans les brancards. Avec ses comédiens, il est parti sur les routes de France en bus customisé pour défendre Donoma et porter la bonne parole de l’indépendance. Il a rédigé pour Libération le journal de bord de cet abordage.

« La distribution, c’est l’étape où un film rejoint les salles de cinéma, il va vers son public. Beaucoup de gens croient que quand un film cartonne, ça ne repose que sur l’engouement du public. Ils se trompent. Quand un film marche en salles, c’est avant tout grâce à une stratégie de distribution. En 2010, Donoma est sélectionné à Cannes dans la sélection Acid, je pars à la rencontre des professionnels du cinéma. L’accueil a été au-delà de mes espérances : le public, les propriétaires de salles, les réalisateurs, tous étaient encourageants et enthousiastes, ouverts à la nouveauté. Les distributeurs, eux, ne l’aimaient pas. Ça m’a toujours fait marrer quand un distributeur ou un sélectionneur de festival nous a opposé ses goûts personnels avec l’envie de leur balancer : « Comment te dire ? Ta mission est d’intérêt public, tu n’es pas en train de composer ta collection de DVD perso, tu décides de ce que le peuple de France va voir au cinéma, alors tu te dois d’être un peu moins subjectif que le commun des mortels. » A l’heure de la crise économique, de la fonte synchronisée des glaciers et des budgets pour la culture, Donoma montre que le cinéma pourra continuer malgré les bourdes des traders, donc il mérite d’être vu.

Autoproduit, le film sort aujourd’hui en salles, et nous sommes nos propres distributeurs. J’ai donc imaginé une tournée, plus calquée sur un groupe de rock ou un cirque itinérant que sur les avant-premières classiques. Je voulais toute l’équipe dans un bus sur les routes de France, parce que je voulais voir plus de ce pays dont je suis ressortissant depuis vingt ans. Mais comment financer un bus qui a de la gueule et dans lequel toute l’équipe (12 personnes) pourra vivre pendant un mois sans se taper dessus par manque de confort ? En prenant des risques. J’ai loué le Grand Rex à Paris, de façon à en faire la première étape du Donoma Guerilla Tour. Le pari était simple : si on fait un bide, c’est la banqueroute, si on fait salle comble, on peut financer la moitié de la tournée. Tous les jours, toute l’équipe et moi avons parcouru les rues parisiennes : il fallait chercher presque individuellement ces 2 700 personnes, remplir les trois étages du Rex pour partir en tournée ! Nous avons lancé une commande de flyers classiques, et quelques jours plus tard j’ai créé le « flyer à la con », un détournement d’un tee-shirt qui a fait fureur aux Etats-Unis pendant plusieurs décennies. Les gens refusaient le flyer classique aux belles couleurs, et repartaient hilares avec le flyer à la con, simple photocopie. Encore une fois, le cheap battait le classicisme, c’était trop beau pour être vrai. Nous avons rempli le Rex ! Alors, nous avons pu chevaucher notre bus, et nous sommes partis à la conquête de la France métropolitaine. En route… »

7 novembre, Lyon

« Direction la deuxième ville de France : Lyon. Le car a 12 couchettes, chacun choisit la sienne, les filles invoquent la claustrophobie pour ne pas se tanquer les couchettes du dessous, les mecs invoquent la grasse matinée pour ne pas se tanquer les tâches ménagères, ça chante à tue-tête. Notre vie est dans les mains d’Arsène, notre chauffeur. On a embarqué avec nous une journaliste et son preneur de son, ils étaient censés descendre avant qu’on quitte la région parisienne, mais mes phrases sont longues et leur intérêt est grand, j’ai les nerfs à fleur de peau, fébrile face au bonheur. Quand j’ai créé le logo « je veux voir Donoma » sur mon ordinateur, je n’ai pas cru une seule seconde qu’il finirait flanqué sur un bus de deux étages. C’est le camion que je voulais quand j’étais gosse. Les portes s’ouvrent et vomissent le crew sur les trottoirs des villes de France, un jour dans le Sud, un jour au Nord, notre trajectoire fait ressembler la France à une feuille de papier prête pour l’origami de la sortie nationale.

On se douche sur les aires de repos réservées aux routiers, on les agace ou les amuse. Y’en a un que j’ai surpris à tenter de reluquer les comédiennes pendant qu’elles se lavaient, d’autres nous font des appels de phares. Fabien conduit un camion, il vient nous parler lors d’un pipi-stop, le soir même il est dans la salle à Toulouse, il nous achète un tee-shirt et met 150 euros sur Touscoprod [site web participatif, ndlr] pour nous aider à continuer notre tournée. La France, on l’aime ou on la kiffe. Chaque jour, avant une projection, on distribue des flyers, on force presque les gens à venir découvrir notre univers, on vient tchatcher pendant qu’ils font la queue pour aller voir des grosses productions : « Viens plutôt voir les indépendants », comme dit Booba, c’est plus bandant. Je suis insomniaque, je me couche tard et je me lève tôt. Sékouba [Doucouré, acteur] a peur de se réveiller en sursaut et que le film n’ait jamais existé, nous aussi. »

8 novembre, Apt

Il est 7 heures du mat, je suis le seul réveillé, je vois une foule de collégiens et de lycéens devant le bus, ils le regardent intrigués, j’ouvre la porte, et je les invite à rentrer réveiller les comédiens. Cinq mecs portés par la familière insolence des cancres s’engouffrent dans le bus sans se faire prier et réveillent les saltimbanques en fanfare, je suis debout sur le toit de mon bus, c’est le point culminant de ma galaxie. Je rencontre des lycéens, j’essaie de faire naître des vocations, les prochains fous sont là : vous n’avez pas de factures à payer, des teraoctets d’anecdotes dans la tête, venez m’aider à piétiner la fourmilière, ça pique un peu, mais y’a rien.

Le Monopoly a été inventé dans les années 30, en pleine dépression, afin de dénoncer les effets pervers des monopoles immobiliers. J’ai donc créé avec l’aide de la chanteuse Marino un Donopoly, afin d’expliquer les mécanismes et pièges de la distribution cinématographique aux réalisateurs en herbe que l’on rencontre. Dans toutes les villes où nous passons, des interprètes LSF [langue des signes] et des codeurs LPC [langue française parlée complétée] nous attendent pour traduire les questions de la population sourde française et les réponses du cinéma guérilla. Ce sont des bénévoles, de nouveaux bénévoles comme nous qui choisissent de ne pas attendre un contrat de travail pour changer le monde à petite échelle. »

15 novembre, Blois

Projection à la maison d’arrêt de Blois, un mec s’approche de moi : « J’ai déjà vu Donoma, j’étais au festival d’Argenton [Creuse] il y a un mois, maintenant je suis ici… » Tu veux répondre quoi quand le hasard te met dans une situation si improbable ? C’est aussi le moment de se rendre compte que le cinéma n’est pas souverain, dans la maison d’arrêt, la salle se vide, ils veulent aller fumer ou faire du sport… Je réagirais pareil. Les portes fermées de l’extérieur me stressent aussi. Je ne sais jamais quel jour on est. On a réussi à mettre de la musique dans le bus, c’est le début des embrouilles ! Les filles sont prêtes à s’entendre, pas nous ! Matthieu et moi, on veut du Booba, et Sékouba veut du jazz. J’ai faim. »

18 novembre, Poitiers

Nous sommes hébergés, nous avons accès aux douches et lits d’une grande mais effrayante bâtisse, qui donne envie à toute l’équipe de rester dans le bus… Et si on exorcisait nos craintes en tournant un court métrage d’horreur ? Aussitôt dit, aussitôt fait, on va bouffer un bout, il est 2 heures du mat quand on commence enfin à tourner. Plan après plan, tout le monde se met réellement à flipper ! On quitte la maison hantée vers 4 heures, direction : pioncer dans le bus. Les enfants du cirque grandissent pendant que la caravane roule, ils se déplacent de ville en ville, ils posent leur chapiteau, quadrillent la ville pour appâter le chaland. Le soir venu, ils se transforment avec l’aide de leurs costumes, de leur maquillage et de leur talent. Je fantasme plus sur le cirque que sur le cinéma. »

Revues de presse

« En proposant un modèle solidaire fondé sur l’idée de rencontre, l’Association du cinéma indépendant pour sa diffusion révèle aujourd’hui nombre de jeunes cinéastes. »

Thierry Méranger, les Cahiers du Cinéma

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