Pourquoi filmez-vous ? “Trivialement, pour me rendre intéressant, au moins à mes propres yeux. Probablement, parce que mes héros de l’adolescence faisaient des films. Manifestement, pour travailler sur les questions qui me préoccupent. Concrètement, pour montrer qu’un autre type de spectacle est envisageable. Ambitieusement, pour insérer dans l’art du cinéma quelques objets qui n’y étaient pas.” Philippe Fernandez
Le Monde.
Un article de Isabelle Regnier.
Lire la fiche du film : Putty Hill.
Ceux qui ont vu les cinq saisons de « Sur écoute » (« The Wire »), l’excellente série télévisée de David Simon, peuvent imaginer connaître Baltimore, sans y avoir jamais mis les pieds : d’épisode en épisode, elle s’y déploie dans sa dimension d’ancienne puissance industrielle corrompue, majoritairement afro-américaine. Avec Putty Hill, un autre versant de la cité se révèle, celui de l’Amérique blanche prolétaire (« white trash »), à la fois ancrée dans la mythologie américaine et à la dérive.
Révélé en 2010 à Sundance, ce film a, depuis, fait le tour des festivals du monde et sa sortie sur les écrans en France est une belle nouvelle. Conçu comme un collage de séquences d’une simplicité limpide, filmées au plus près de ses personnages, Putty Hill est un film fort, qui fait advenir un monde dans toute sa richesse géographique, culturelle, sociale, spirituelle, émotionnelle...
Si Putty Hill se présente comme un documentaire, c’est en fait une fiction, dont l’argument principal est l’enterrement d’un jeune homme de 24 ans, mort d’une overdose. A partir de la parole de ses proches, recueillie par un filmeur dont la voix résonne parfois hors champ, un portrait kaleïdoscopique du défunt se dessine. L’enjeu, toutefois, n’est pas cet absent, dont le mystère ne cesse de s’épaissir à chaque nouveau témoignage. Mêlant des moments de vie saisis sur le vif et des scènes d’interviews, le film s’intéresse aux vivants et recompose avec eux une cartographie subjective, parcellaire, sensible, d’un quartier spécifique de Baltimore.
Sa force tient à son ancrage dans le réel. Les acteurs, en effet, jouent pratiquement leur propre rôle. Les réponses qu’ils font à l’interviewer ont été improvisées en tenant compte des hypothèses de la fiction, mais à partir de leur vécu. Ce parti pris s’inscrit dans une mise en scène extrêmement attentive aux gestes, aux pratiques (tatouage, chanson, tag, skateboard...). Les lieux sont filmés avec la même attention, comme si l’auteur espérait en faire jaillir l’esprit. Dans la séquence d’ouverture, par exemple, il recompose l’intérieur minable d’un pavillon : des murs sales, un vieux lit miteux, un drap qui pendouille en guise de porte.
La musicalité du montage, la souplesse des corps qui se meuvent à l’écran, la douceur enveloppante des paysages de sous-bois, la tristesse désolée des parkings de malls, tirent le film du côté de la balade folk. « As-tu déjà connu quelqu’un qui est mort ? », demande le filmeur à une jeune fille qui répond : « Pas directement... Elvis... Farrah Fawcett... Michael Jackson... John Lennon, John Fitzgerald Kennedy... George Washington... » Malgré ce qu’elle a de comique, cette brochette de noms entre en résonance avec les tatouages que son père imprime sur les corps de ses clients, avec le tag que peint un garçon dans un geste rageur sur un mur du skate park, avec les aigus déchirants de I Will Always Love You, de Mariah Carey, chanté en karaoké après l’enterrement par la soeur du défunt...
Ensemble, ces artefacts esquissent une cartographie très actuelle de l’Americana. En même temps qu’ils ancrent la fiction dans une dimension locale et triviale, ils lui confèrent une portée qui confine à l’universel.
« En proposant un modèle solidaire fondé sur l’idée de rencontre, l’Association du cinéma indépendant pour sa diffusion révèle aujourd’hui nombre de jeunes cinéastes. »
Thierry Méranger, les Cahiers du Cinéma