« Rue des cités », au ban de la société

Publié le 29 juin 2011

Libération. Un article de WILLY LE DEVIN.

Lire la fiche du film : Rue des Cités (Slums Road).

Saynète . Le film « Rue des cités » a été présenté aux habitants d’Aubervilliers, où il a été tourné. Reportage.

Quand la banlieue se regarde, il y a ce quelque chose d’insaisissable qui tient peut-être dans cette tirade de l’un des personnages du film : « Rue des cités raconte la vie de gens différents. Car, oui, en banlieue, nous sommes différents. Même si on vit en France, on voit bien que la banlieue et Paris, ce n’est pas le même monde. » Mercredi soir dernier, dans un théâtre d’Aubervilliers, bondé pour cause d’avant-première, on rit avec les habitants de choses qui semblent pourtant infiniment violentes. On trouve de la légèreté là où la plupart des gens percevraient de la détresse. On s’amuse d’une répartie où l’on devrait déceler une misère de mots.

Brutalité. Il y a ceux d’Aubervilliers pour qui le film dit des choses. Et puis il y a les spectateurs venus d’ailleurs, pour qui le film dit autre chose. « Faut-il venir d’un milieu pour le comprendre ? » On en débattrait des heures, mais laissons plutôt les habitants d’Aubervilliers seuls juges de ce Rue des cités, un titre inspiré du nom d’une artère de la ville. « Ce qui est admirable avec Rue des Cités, c’est que la brutalité de la vie en banlieue y est sans cesse suggérée mais jamais montrée », s’enthousiasme Soumaya, venue de Clichy-sous-Bois. Le couple de réalisateurs Carine May et Hakim Zouhani, originaires d’Aubervilliers, a fait le choix d’évacuer les thèmes, pourtant récurrent dans les quartiers, des relations entre les jeunes et la police. « C’est bien vu, révèle Omar, professeur de sport à Saint-Ouen. Les jeunes ne se retrouvent pas forcément dans des œuvres comme la Haine [de Mathieu Kassovitz, ndlr] ou Ma 6-T va cracker [de Jean-François Richet]. Dans ces films, il y a une mise en scène de la violence en banlieue qui, si elle exprime une certaine réalité, traduit surtout de façon inconsciente la fascination que peuvent éprouver ces territoires aux yeux des réalisateurs. Rue des cités se place plus volontiers sous l’angle du témoignage sociologique. Il n’est pas question d’y faire de la politique à l’emporte-pièce. » A la façon d’un Coffee and Cigarettes, de Jim Jarmusch, plusieurs saynètes s’y enchaînent, aiguisant, sous un noir et blanc dont on aurait aimé qu’il ne soit pas seulement justifié par un « esthétisme qui nous plaît », un regard social acerbe. Ainsi, on suit, une journée, Adilse et Mimid, la vingtaine, en quête de boulot, de meufs, d’occupation et d’eux-mêmes.

Transgénérationnel. Surtout, Rue des cités intéresse, car il ne tombe pas dans ce mal trop médiatique qui veut que la banlieue ne se résume qu’à une terre des 15-25 ans. C’est un film transgénérationnel. On y voit des mamans débonnaires et anxieuses du chômage de leurs fils, des papys taciturnes, malades, des coiffeurs blédards sans le sou. La somme de leurs modestes mais convaincantes apparitions (la plupart des comédiens ne sont pas professionnels) questionne en creux la société. Pourquoi cette stigmatisation du langage ? Pourquoi cette désertion médicale et psychiatrique ? Pourquoi cette ségrégation territoriale ?

Gâteau. Et puis, il y a cette scène, éblouissante car elle n’est que ce qu’elle est. Un plan séquence fixe de plusieurs minutes pendant lequel, un homme avec la trogne de celui qui s’est trop souvent levé à l’heure où les tours sont encore éteintes, raconte un anniversaire. Il entre dans une pâtisserie. Repère un joli fraisier. Demande à la boulangère de le lui emballer. Elle s’applique, torsade le ruban. Il lui demande de rajouter deux pains. Elle se tourne, il prend le gâteau, s’enfuit, et crie :« Désolé, madame, mais je ne peux pas faire autrement, je n’ai pas d’argent. » Quelques jours plus tard, il revient s’acquitter de sa dette à la grande surprise de la boulangère : « Vous êtes revenu. Je ne pensais pas. Vous êtes honnête, c’est bien. » Apparemment anecdotique, cette scène incarne tout un propos. Hakim Zouhani évoque une sorte de syncrétisme entre « une misère qui pousse parfois au contournement des règles et l’humour salvateur qui s’en dégage, pour ne pas dire un certain ridicule. En banlieue, théâtre de la pudeur et de la réputation, c’est compliqué à mettre en scène. Pourtant, rire de sa condition, c’est être lucide sur celle-ci ».

Le film a été projeté au dernier Festival de Cannes par l’Acid (Association du cinéma indépendant pour sa diffusion), mais attend toujours un distributeur.

Revues de presse

« En proposant un modèle solidaire fondé sur l’idée de rencontre, l’Association du cinéma indépendant pour sa diffusion révèle aujourd’hui nombre de jeunes cinéastes. »

Thierry Méranger, les Cahiers du Cinéma

© 2011 L’acid - Association du Cinéma Indépendant pour sa Diffusion | réalisation site : quidam.fr