Pourquoi filmez-vous ? “Trivialement, pour me rendre intéressant, au moins à mes propres yeux. Probablement, parce que mes héros de l’adolescence faisaient des films. Manifestement, pour travailler sur les questions qui me préoccupent. Concrètement, pour montrer qu’un autre type de spectacle est envisageable. Ambitieusement, pour insérer dans l’art du cinéma quelques objets qui n’y étaient pas.” Philippe Fernandez
Libération.
Un article de Bruno Icher.
Bruno Rolland mélange strip-tease et Sciences-Po.
Le choix d’épouser le point de vue d’un personnage antipathique est le handicap et le charme du premier long métrage de Bruno Rolland. Tout, ou presque, repose sur les épaules de la comédienne Anne Azoulay, par ailleurs coscénariste avec Jihane Chouaib. Elle est la Léa du titre, jeune femme qui a quelques raisons d’afficher sa mauvaise humeur : seule au monde, elle s’occupe de sa grand-mère à la dérive (Ginette Garcin, décédée en juin et dont c’est le dernier rôle), tout en essayant de revenir dans le circuit universitaire après une longue parenthèse.
Vicelard. La grande fille à l’air revêche tente (et intègre) Sciences-Po et, du coup, s’occuper du ménage de Mamie n’entre pas dans le cadre de ses priorités. D’autant qu’elle doit aussi faire la serveuse dans une boîte de nuit lugubre du Havre.
Au moment où cette triste affaire semble se diriger vers une chronique sociale un peu vaine, le film effectue un virage sec vers autre chose, plus vicelard, plus séduisant, plus embarrassant aussi. Léa, nourrie aux certitudes de l’individualisme forcené et des vertus des épreuves qui rendent plus costauds, passe la vitesse du cynisme. Elle devient strip-teaseuse et, surprise, prend un plaisir manifeste à exercer sur ses clients un pouvoir d’attraction dont elle se sentait démunie. Et de ses prestations sur scène aux coulisses de la backroom, le chemin est tout tracé.
Dès lors, le message en forme de question sans réponse devient limpide. Que faire dans ce monde qui ne cesse de nous apprendre que le meilleur moyen de s’en sortir consiste à se comporter comme une pute ? Pas n’importe laquelle bien sûr : une pute intelligente, décomplexée, maniant à sa guise les désirs de l’autre.
Prostitution. Sauf que ce monde, qui forme à ce jeu de dupes les élites (Sciences-Po en l’occurrence), feint d’ignorer qu’il existe une vraie prostitution où le pouvoir n’appartient jamais à ceux qui acceptent l’argent et toujours à ceux qui le donnent. En dépit de coquetteries (l’intello qui méprise les mateurs du strip-tease), il y a dans Léa, le film et la comédienne qui l’incarne, une violence contenue à grand-peine qui donne envie de la voir se libérer. Dans un second film ?
« En proposant un modèle solidaire fondé sur l’idée de rencontre, l’Association du cinéma indépendant pour sa diffusion révèle aujourd’hui nombre de jeunes cinéastes. »
Thierry Méranger, les Cahiers du Cinéma