Pourquoi Filmez-vous ? « Pour courir plus vite que le doute. Pour tenter de retrouver la grâce perdue. Pour mettre l’ennui de vivre sur liste d’attente. Parce que, les histoires, je préfère les raconter plutôt que les vivre. Parce que dans la vie, on n’a pas le final cut. Parce que Dieu est un metteur en scène dont je jalouse chaque mauvaise idée. »
François Zabaleta, cinéaste
Le Monde.
Un article de Isabelle Regnier.
Sombras se passe à Alcarras, un village espagnol. Il pourrait se passer ailleurs. Dans n’importe quel endroit où viennent s’échouer, pour des durées indéterminées, interminables, des grappes de migrants qui ont franchi, depuis l’Afrique, le mur de la Méditerranée.
Premier film de l’Espagnol Oriol Canals, ce documentaire est un hommage à ces aventuriers d’aujourd’hui que le destin a transformés en ombres furtives, silhouettes sombres déambulant entre les taudis où ils ont trouvé refuge et les emplois journaliers qu’ils parviennent à dégoter les bons jours, préférant souvent se faire passer pour morts qu’avouer à leur famille l’état misérable auquel la vie les a réduits.
De la contrainte de la quasi-invisibilité attachée à ses personnages, Oriol Canals a fait un dispositif de mise en scène. Il ne montre jamais ses personnages dans les lieux qu’ils habitent, mais filme ces lieux sans leurs habitants, qui offrent une image, aussi juste que distanciée, du dénuement extrême, de la froideur, de l’isolement et de la violence auxquels les soumet leur condition d’immigrés clandestins. Les personnages, eux, apparaissent sur un fond blanc, se filmant eux-mêmes dans des petites lettres vidéo, poignantes, virtuellement adressées à leurs familles.
Avec une dignité absolue, une tristesse qui vous étreint, ils racontent le voyage, les passagers morts qu’il fallait jeter à l’eau, la misère, l’horizon bouché intégralement. On pense à d’autres films sur les migrants, La Blessure, de Nicolas Klotz pour le dispositif d’enregistrement de la parole, ou Qu’ils reposent en révolte, de Sylvain George pour une propension au lyrisme.
La singularité du film repose sur celle de ses personnages, sur le timbre de chacune de ces voix. « La vie, c’est ce que tu fais, dit l’un d’eux. Toi, par exemple, tu as trouvé ta façon de vivre, en filmant. Tu comprends ? Mais moi, maintenant, je n’ai aucune vie, parce que... je suis juste là, comme ça ! ». On se demande pourquoi, du coup, il faut attendre la fin du film pour les entendre décliner, et revendiquer, leur identité.
« En proposant un modèle solidaire fondé sur l’idée de rencontre, l’Association du cinéma indépendant pour sa diffusion révèle aujourd’hui nombre de jeunes cinéastes. »
Thierry Méranger, les Cahiers du Cinéma