Pourquoi filmez-vous ? “Trivialement, pour me rendre intéressant, au moins à mes propres yeux. Probablement, parce que mes héros de l’adolescence faisaient des films. Manifestement, pour travailler sur les questions qui me préoccupent. Concrètement, pour montrer qu’un autre type de spectacle est envisageable. Ambitieusement, pour insérer dans l’art du cinéma quelques objets qui n’y étaient pas.” Philippe Fernandez
Le Monde.
Un article de Jean-François Rauger.
Lire la fiche du film : Curling.
Cela commence comme un film simplement naturaliste. Et puis, subrepticement...
Une route couverte de neige, un vent glacé, une température que l’on devine inhumainement basse, deux silhouettes qui cheminent dans ce paysage quasiment extraterrestre. Les premières images de Curling, cinquième film réalisé par le Québécois Denis Côté, mais premier à connaître les honneurs d’une distribution en salles en France, propulsent le spectateur dans un monde rude et inconnu. Mais sa singularité n’est pas la conséquence d’un exotisme géographique ou culturel, elle réside plutôt dans la manière avec laquelle il semble échapper aux catégories cinématographiques connues en faisant mine, peut-être, de les embrasser toutes.
Les deux personnages qui marchent ainsi dans la neige, dans les premières secondes, sont un homme, Jean-François Sauvageau, et sa fille de douze ans. On apprend vite qu’il élève seul celle-ci, qu’il ne l’envoie pas à l’école, préférant assurer son éducation, tout en s’occupant de la maintenance d’un motel isolé. Peu disert, impénétrable, il semble partager son temps entre son travail et un bowling le samedi soir, lorsque ses amis ne tentent pas de l’inviter à faire des parties de curling, ce jeu qui consiste à faire glisser un palet sur la glace afin de le placer le plus près du centre d’une cible dessinée sur le sol.
Au premier abord, Curling semble jouer la carte d’un réalisme austère, d’un naturalisme s’appuyant sur une authenticité attestée par l’apparente banalité des situations, la nullité de ce qui advient, par le fait enfin que le cinéaste ait fait appel à deux acteurs véritablement père et fille pour incarner les personnages principaux. La mise en scène, usant de plans longs et de discrets recadrages en fonction des déplacements des protagonistes, introduit une dimension atonale et épurée.
Pourtant, progressivement, quelque chose d’imperceptible semble faire dérailler la réalité. Des taches de sang souillent le plancher d’une chambre du motel. L’homme s’éloigne quelque temps, pour une raison inconnue, laissant sa fille seule. Celle-ci découvre dans les bois des cadavres gelés au milieu desquels elle s’allonge régulièrement. Qui sont-ils ? Que font-ils là ? Le naturalisme de départ est ainsi insidieusement souillé par une menace insaisissable et semble subtilement contaminé par quelque chose qui viendrait du film d’horreur alors qu’un certain nombre d’éléments provenant, eux, d’un cinéma conceptuel, influencé par l’art contemporain, paraissent tout autant infecter l’univers d’origine.
L’originale beauté du film de Denis Côté réside fondamentalement dans cette manière avec laquelle une noirceur indéchiffrable, marquée par la folie, l’inceste et la mort, s’insinue dans un système qu’elle corrode inexorablement, sans toutefois s’imposer jamais. Car Curling est un film ouvert et mystérieux où l’on ne trouvera aucune des révélations et explications rassurantes qui viennent consoler un spectateur gavé de clichés et effrayé par l’imaginaire, le vrai.
On ne saura jamais, ainsi, la raison de l’existence de ces corps gelés, formant comme une installation artistique, entassés dans la forêt. Et l’on prend conscience soudain de se trouver face à une variation brillante, originale et inattendue de Psychose, un remake où l’on aurait substitué au couple mère-fils un tandem père-fille et d’où l’on aurait retiré toutes les conventions et effets qui allaient fonder, pour le meilleur et pour le pire, la descendance cinématographique du chef-d’oeuvre d’Hitchcock. On ne voit pas un tel travail cinématographique tous les jours.
« En proposant un modèle solidaire fondé sur l’idée de rencontre, l’Association du cinéma indépendant pour sa diffusion révèle aujourd’hui nombre de jeunes cinéastes. »
Thierry Méranger, les Cahiers du Cinéma