Pourquoi filmez-vous ? “Trivialement, pour me rendre intéressant, au moins à mes propres yeux. Probablement, parce que mes héros de l’adolescence faisaient des films. Manifestement, pour travailler sur les questions qui me préoccupent. Concrètement, pour montrer qu’un autre type de spectacle est envisageable. Ambitieusement, pour insérer dans l’art du cinéma quelques objets qui n’y étaient pas.” Philippe Fernandez
La Croix.
Un article de Corinne Renou-Nativel.
Lire la fiche du film : Sur la Planche.
Leïla Kilani, réalisatrice de documentaires, passe à la fiction en filmant des personnages de femmes qu’elle connaît bien pour les avoir beaucoup côtoyées.
À Tanger, le monde des ouvrières, venues pour la plupart du « Maroc intérieur », est cloisonné en deux castes : les « textile » et les « crevettes ». Badia, 20 ans, appartient au second groupe, dévalorisé, honni. Dans une usine du nouveau port, si industrialisé qu’on en oublie la mer non loin, elle épluche toute la journée des crevettes, avec des centaines d’autres femmes en qui elle refuse de reconnaître des semblables.
Elle est payée au kilo de crevettes décortiquées qu’elle compte méticuleusement pour ne pas donner à son employeur plus qu’elle ne lui doit (« Avant un kilo, t’es rien. Après un kilo, t’es un esclave ») . Rentrée dans sa modeste chambre sans fenêtre, elle frotte sa peau avec vigueur pour ôter l’entêtante odeur. La nuit, avec sa meilleure amie, Badia efface la rudesse des jours dans les bras d’hommes qu’elle dépouille au petit matin.
INTENSITÉ DES PERSONNAGES « Je ne vole pas : je me rembourse, estime-t-elle. Je ne mens pas : je suis déjà ce que je serai. » Les deux jeunes femmes rencontrent des ouvrières « textile » de leur âge qui travaillent dans la très convoitée zone franche. Ensemble, elles fréquentent des milieux plus aisés et passent à des vols d’une autre envergure.
Réalisatrice de documentaires, Leïla Kilani passe à la fiction avec des personnages de femmes qu’elle connaît bien pour les avoir beaucoup côtoyées. Nouvelle génération issue de la récession, elles arrivent seules dans la ville avec une incroyable énergie et la volonté inoxydable de s’en sortir, prêtes à tous les bricolages pour leur survie.
Badia ne s’embarrasse pas de séduire les hommes, ni les spectateurs. Rude, agressive, habitée par un monologue incessant scandé avec hargne qui lui rend la dignité que l’existence lui nie, elle ne suscite pas la sympathie. Cette distance rend plus pesante la lenteur du récit, jalonné par la répétition des jours. Restent néanmoins l’intensité des personnages, la caméra mouvante qui souligne la vitalité de Tanger et le témoignage sur le quotidien de ces ouvrières anonymes à qui l’on doit en partie nos crevettes décortiquées et nos vêtements bon marché.
« En proposant un modèle solidaire fondé sur l’idée de rencontre, l’Association du cinéma indépendant pour sa diffusion révèle aujourd’hui nombre de jeunes cinéastes. »
Thierry Méranger, les Cahiers du Cinéma