Tanger Express

Publié le 31 janvier 2012

Le Courrier de l’Atlas. Un article de Fadwa Miadi.

Lire la fiche du film : Sur la Planche.

Badia, c’est un peu la petite sœur de Mohamed Bouazizi Badia. Badia c’est l’héroïne de « Sur la planche », le dernier opus de Leïla Kilani, premier film où la cinéaste, qui a déjà signé de poignants documentaires, explore la fiction. Le résultat : un long métrage noir où son goût du réel ne se dément pas, voire se sublime.

« L’orgueil ment et a bien raison de le faire. Pourquoi ? Mieux vaut être debout, tenu par son mensonge, qu’allongé... écrasé par la vérité des autres. Je vole pas : je me rembourse. Je cambriole pas : je récupère. Je trafique pas : je commerce. Je me prostitue pas : je m’invite. Je mens pas : je suis déjà ce que je serai. Je suis en avance sur la vérité : la mienne. » Ces mots c’est en langue darija qu’il faut imaginer leur musique rugueuse pour qu’éclate mieux la brutalité qu’ils contiennent quand Badia, en moins de vingt secondes, avec le débit d’une kalachnikov, les dégaine à la face du spectateur, au tout début du film.
Badia, son « flow de dingue », ses gestes nerveux, son regard intranquille, nous scande sa vérité tout le long de ce film course-poursuite contre le temps et les ambitions inassouvies. Sans jamais se défaire de sa gouaille hargneuse ni de sa voix nasillarde, elle nous embarque sur son rythme de majdouba (fille en transe) et dans son vertige.
Le jour blouse blanche, charlotte sur la tête et masque ne laissant voir que ses yeux, mains gantées, gestuelle de robot, Badia décortique des crevettes a une cadence infernale dans une usine du port de Tanger. Le soir dans sa chambre sommaire, elle se lave avec une bassine, frotte jusqu’à l’écorchement pour tuer l’odeur des crustacés qui lui colle à la peau et « jusqu’aux os ».
Puis, en jeans ou en djellaba, elle entame une autre vie de debarra (fille qui se débrouille comme elle peut). Si la journée elle décortique à l’usine, la nuit, elle décortique les hommes et les maisons ou ils l’entraînent. Elle n’est pas seule mais avec son trio de complices, toutes ouvrières : l’une dans la crevette, comme elle, et les deux autres - qu’elle envie -, dans le textile qui, au moins, n’a pas d’odeur. Les menus larcins du début, insatiable appât du gain oblige, cèdent rapidement la place à de tentantes grosses prises... Le quatuor s’affronte... Et comme il s’agit d’un polar, évidemment, la fin est noire comme les cendres après un incendie.
Pour trouver son quatuor, la cinéaste a casté des centaines de filles, comédiennes ou non, pendant trois mois. Aucune des quatre heureuses élues n’avait encore fait de cinéma. Avant ses fabuleux premiers pas dans le septième art, Badia, Soufia Issami dans la vraie vie, travaillait dans une station essence. « Je voulais que ce soit une fille énervée qui court tout le temps, qui casse ce cliché persistant du supposé glamour qui entoure les femmes arabes, alors que des filles comme Badia, on en croise tout le temps au Maroc », explique la réalisatrice.
Comment réussir un film avec des comédiennes non professionnelles ? Le travail pardi ! Leïla Kilani raconte que les filles ont travaillé non-stop de 9 heures du matinn a 9 heures du soir pendant trois mois. Elles ont visionné les premiers films de Scorsese, des frères Dardenne, de l’Iranien Kiarostami. Le but ? Obtenir qu’elles rendent cette nervosité et cette tension qui crèvent l’écran de la première à la dernière séquence. Pari réussi !

Badia brûle et se consume de sa fureur de vivre sa vie rêvée. Non pas comme les harraga du premier documentaire de Leïla Kilani, qui caressent l’espoir de traverser le détroit de Gibraltar. Non, Badia brûle de l’intérieur. Ce qu’elle veut, elle le veut « ici et maintenant ». Et son ailleurs, son meilleur, c’est juste l’usine d’en face : le textile plutôt que l’odeur des crevettes. Elle ne saurait attendre. Elle ne peut pas (plus) attendre. Un peu comme les Bouazizi du monde arabe.
Pour autant, la réalisatrice, modeste, se défend d’avoir tourné en 2010 un film prémonitoire : "Sur la Planche explore la mutation que connaissent nos sociétés. Il s’inscrit dans la continuité de Tanger, le rêve des brûleurs. L’immigration clandestine est annonciatrice du suicide social, de l’impossible projection d’un individu qui va se brûler et brûler son identité. Nous sommes dans des sociétés où les individus ont de très fortes revendications, même si elles ne s’expriment pas de manière déciyptable et lisible. On voit bien qu’arrive une génération qui est dans l’impatience et la non-réalisation de soi depuis au moins deux décennies. L’espace qu’on appelle la nation est en inadéquation avec l’aspiration des individus.

« Homo tedberatus »
Leïla Kilani fait des films qui font rimer esthétique et politique. Avant d’être un polar, Sur la planche est le portrait de Badia, héroïne de fiction, certes, mais une fiction fortement nourrie d’une « matière documentaire ». A ce titre, elle pourrait faire office d’égérie pour cette génération qui, à tout juste 20 ans, est obligée d’être adulte et de gagner sa vie. Les debarrat comme Badia sont légion. Et d’ailleurs pour cette armada de « débrouilleurs », Leïla Kilani, a créé un néologisme : l’homo tedberatus, qui, selon elle, définit l’identité marocaine.
Selon Leïla Kilani, c’est « effectivement le personnage de Badia qui a donné naissance au film ». Comment est-il né ? « C’est le croisement de beaucoup de choses. J’ai vu la ville de Tanger changer ces dernières années. J’ai vu ces armées de jeunes femmes descendre dans la ville telles des warriors pour aller ’mendier leur croûte dans des usines’, comme le dit l’une des quatre filles du film. Il y avait les crevettes et les textiles. J’ai passé beaucoup de temps avec ces filles. Badia, c’est à la fois une Calamity Jane et une samouraï. Ce personnage ultra-contemporain est pétri de contradictions.  »
Pour construire son scénario, Leïla Kilani s’appuie sur des faits divers qui témoignent de l’évidente féminisation de la criminalité, de l’émergence de bandes de filles commettant toutes sortes de trafics. Et puis, à travers ces filles, c’est aussi le portrait de Tanger qui émerge, un Tanger noir, aux antipodes des cartes postales folklorico-romantiques. Le tout est servi par une bande-annonce éclectique qui mêle en vrac malhoun, rap et dhikr. Et pour apporter encore plus de noir à son film noir, Leïla Kilani a fait appel à Hafed Benotman, romancier publié chez Rivages, qui est pour elle « le plus grand auteur de polars ». « J’aime son écriture, sa liberté, cette audace, et le côté brouillon de cet ancien braqueur », poursuit-elle. Elle lui a donc remis une première version du scénario et ensemble, ils ont « réfléchi ». Le résultat ? Un film, déjà multi-primé, aussi brûlant que son héroïne, que l’on n’est pas près d’oublier.

Leïla Kilani - BIO EXPRES
Historienne de formation, cette native de Tanger rêvait de devenir clown. Elle s’est finalement lancée dans la réalisation de documentaires. Tanger, le rêve des brûleurs (2003) et Nos lieux interdits (2009) lui valent plusieurs distinctions. En 2010, elle tourne Sur la planche, sa première fiction, dans le même état d’esprit : l’expérimentation. Actuellement, elle travaille sur l’écriture de deux fictions. L’une se déroule dans une famille bourgeoise de Rabat, l’autre est un road movie qui raconte le parcours d’une mère et de son fils en France. Elle a également pour projet de tourner un documentaire en Egypte.

Revues de presse

« En proposant un modèle solidaire fondé sur l’idée de rencontre, l’Association du cinéma indépendant pour sa diffusion révèle aujourd’hui nombre de jeunes cinéastes. »

Thierry Méranger, les Cahiers du Cinéma

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