Pourquoi Filmez-vous ? « Pour courir plus vite que le doute. Pour tenter de retrouver la grâce perdue. Pour mettre l’ennui de vivre sur liste d’attente. Parce que, les histoires, je préfère les raconter plutôt que les vivre. Parce que dans la vie, on n’a pas le final cut. Parce que Dieu est un metteur en scène dont je jalouse chaque mauvaise idée. »
François Zabaleta, cinéaste
Cahiers du cinéma.
Un article de Mathieu Macheret.
Lire la fiche du film : L’Eté de Giacomo.
Dans une forêt du Frioul, un garçon et une fille marchent côte à côte sur un étroit sentier, s’embourbent, se piquent aux ronces. Au détour d’un buisson, ils découvrent une somptueuse nappe d’eau turquoise, recroquevillée sous les feuillages. Ils s’y baignent et batifolent, seuls au monde, deux silhouettes virginales jouissant d’un secret jardin d’Eden. Le film multi-récompensé d’Alessandro Comodin s’ouvre sur cet épisode idyllique. Il se présente comme une suite de saynètes minimales centrées sur une goguette adolescente, micro-événements du farniente qui rythment la vacance estivale – baignades, pique-niques, jeux, bals populaires. Son horizon est celui de l’attirance entre Stefania et Giacomo, amourette suspendue dans un ciel d’indécision, à la fois encouragée par les noces d’une nature luxuriante et freinée par un fond de camaraderie, juvénile.
La belle idée du film consiste à adjoindre à ces choses rebattues une dimension sensible hors du commun, un bombardement perceptif qui se referme sur l’expérience du garçon. Giacomo est sourd : on le voit frapper les fûts d’une batterie, un implant cochléaire greffé au coin de l’oreille. Plaque sensible, il reçoit chaque sonorité comme un torrent et, partant, chaque événement comme le surgissement d’une absolue nouveauté. Le scénario de l’éveil des sens se déploie donc autant sur le mode amoureux que perceptif. La saturation sensible s’ajoutant à la longueur des plans, il arrive que le film agace autant qu’il séduit. Comodin s’attarde parfois plus que de raison, comme s’il cherchait à faire accoucher le sensible d’une immanence qui n’existe pas forcément. Cette impression que la caméra attend qu’il advienne quelque chose, n’importe quoi, entre des adolescents mis l’un en face de l’autre comme deux particules dans un accélérateur, accentue la portée des petits riens, le film menaçant à chaque instant de sombrer dans leur insignifiance. « Le bonheur est dans les petites choses », glisse Stefania à un Giacomo bougon. Or le charme des premières fois s’évapore dès qu’un regard pèse sur elles.
Cette insistance trouve néanmoins sa cause dans l’intention marquée de retourner la question de la défloraison. À la montée de sève du jeune homme correspond un jaillissement de sensations : fraîcheur du fleuve, bruissement des feuilles, mollesse de la boue, saveur d’un joint, explosion d’un feu d’artifice. Les longs plans où Comodin suit ses personnages de dos –figure récurrente – agissent comme de caisses de résonance où se répercutent et s’amplifient bruits, couleurs, textures. La conscience de Giacomo se déniaise sous les coups de boutoir d’un monde qu’il découvre, qui entre en lui par effraction. Son tympan inerte n’est autre qu’une forme d’hymen qu’il revient au réel de transpercer. Le film confie ainsi au masculin l’enjeu de perdre sa virginité, ce qui consiste, dans un geste assez rude, à en priver la jeune fille.
Par son abord sensible d’un Eden, L’Eté de Giacomo entretient plus de rapports – et c’est là l’inattendu – avec Avatar de Cameron qu’avec des romances estivales type Conte d’été de Rohmer. Comodin se concentre moins sur l’évolution du rapport amoureux que sur le point d’impact entre un corps et son environnement, rêvant la pellicule comme un épiderme branché aux terminaisons nerveuses du personnage. Ici comme dans le blockbuster, se joue cette même appréhension d’un monde encore inconnu par un corps technologiquement augmenté. Lors de ses longs plans de suivi, le film évoque ces fameuses vues « à la troisième personne » des jeux vidéo, où le corps en marche sert de pivot à la découverte d’un univers qui, devant lui, s’ouvre en continu. Le film lance ainsi de drôles de ponts entre ses réminiscences antiques – Comodin cite Les Métamorphoses d’Ovide – et une inscription très contemporaine.
Vers la fin, une ellipse brutale vient trancher les liens de cet état paradisiaque. On se retrouve sur les rives du même fleuve, devant le fait accompli : un couple, uni cette fois, mais différent, gamberge au bord de l’eau. L’un des tourtereaux, remplacé par un autre, a disparu, englouti dans la coupe avec ce premier baiser vers lequel tendait tout le film. L’intranquilité, le spectre d’une possible séparation, succèdent alors aux plénitudes de l’aurore amoureuse, avec une cruauté qu’on n’avait pas vue se profiler jusqu’alors.
« En proposant un modèle solidaire fondé sur l’idée de rencontre, l’Association du cinéma indépendant pour sa diffusion révèle aujourd’hui nombre de jeunes cinéastes. »
Thierry Méranger, les Cahiers du Cinéma